
Servet Michel par l'Abbé d'Artigny.
Dans le second Tome du Nouveaux
Mémoires d'histoire, de critique et de
littérature, de l'Abbé Antoine
Gachet d'Artigny, le chapitre 40, de la page 55
à 144, est consacré à la vie de Michel
Servet. Il traite de son parcours atypique
jusqu'à ce célèbre funeste
procès qui le conduisit selon la volonté de ses
Juges à être condamné par ladite
sentence écrite : "…Toi Michel
Servet condamnons à devoir être
lié, et mené au lieu de Champel, et là
devoir être à un pilotis attaché, et
brûlé tout vif avec ton livre, tant
écrit de ta main qu’imprimé,
jusqu’à ce que ton corps soit réduit en
cendres, et ainsi finira tes jours, pour donner exemple aux autres, qui
tel cas voudraient commettre. Et à vous notre Lieutenant,
commandons notre présent Sentence faites mettre en
exécution."
Vous ne serez pas
surpris de retrouver des expressions et mots peu ou pas familiers
d'avec notre phraséologie contemporaine. Les textes qui sont
d'origines du 16ème pour ce qui est
du procès ou tous autres apports de cette même
période, diffèrent quelque peu, sur cet angle, de
ceux de l'Abbé d'artigny, quand il rédigea son Nouveaux Mémoires
d'histoire, de critique et de littérature, dans
le milieu du 18ème siècle.
Des expressions sont
conservées dans leurs formes originelles, quand elles
n'altèrent pas la compréhension en soit de
l'idée de l'auteur, nous laissant apprécier au
passage ce que fut notre langue Française de ces
siècles. Les textes ou parties en Latin sont
conservés tels quels.
L'Abbé
d'Artigny pensait, à juste raison, apporter des
nouveautés par ses découvertes,
concédant la possibilité de donner
un air de neuf à l’histoire de cet homme, pour
tout ce qui avait été écrit avant lui.
L'objectivité de sa rédaction, parfois avec
surprise, présentera des traits de caractère
différents des protagonistes, particulièrement
ceux de Michel Servet et
Jean
Calvin. Bien que tous les aspects ne soient pas
traités, comme les différentes lettres de Servet
pendant son emprisonnement ou encore le déroulement de la
scène du supplice, vous serez renvoyé vers
d'autres textes pour les découvrir*. Ce travail reste
certainement le plus précis pour les nombreuses sources qui
sont référées, et lui
confère un intérêt des plus attrayants
qui aient été faits…
ARTICLE XL. Mémoires pour servir à
l'Histoire de Michel Servet. Ce n'est pas sans raison, que le public a toujours
reçu avec empressement les ouvrages qui peuvent faire
connaître Michel Servet,
surnommé de Villeneuve.
La vie de ce Médecin,
mêlée d'évènements
singuliers, le détail de ses opinions en matière
de Religion, sa mort tragique, la rareté extraordinaire des
livres qu'il a composés, tout contribue à exciter
la curiosité, indépendamment d'un grand nombre
d'Auteurs, qui ont parlé de lui par occasion, sa Vie a
été écrite ex prosesso
par M. de la Roche :
elle se trouve dans le vol. II de la Bibliothèque Anglaise,
Art. VII. M. l'Abbé Mosheim, Allemand savant et
laborieux en a donné une autre en Latin, (In
4°, Helmstad. 1728,) conjointement avec M.
d'Alvoerde, et c'est d'après ces trois Historiens, que le P.
Niceron
a parlé de Servet dans ses
Mémoires des Hommes Illustres dans la République
des Lettres. (T.XI. p .224)
À l'égard de l'Histoire
désintéressée de Michel
Servet publiée en Anglais en
1724. Je n'en connais que le titre, rapporté par M.
l'Abbé Lenglet dans son
Supplément au Catalogue des Historiens. Tout ce qui concerne
cet infortuné Médecin ayant
été discuté par des personnes si
habiles, il semble qu'il y ait beaucoup de
témérité à se venir mettre
encore sur les rangs, mais la matière n'est pas
épuisée. Le procès, de Servet
que j'ai tiré des Archives de
l'Archevêché de Vienne en Dauphiné, me
fournira des Anecdotes, qui pourront donner à cet Article un
air de nouveauté.
Michel Servet naquit
en 1531 à Tudelle dans le Royaume de Navarre. La date de sa
naissance se tire de la réponse qu'il fit à ses
Juges de Vienne, au mois d'Avril, 1553 : qu'il avait alors 41 ans. Ses
Historiens les plus exacts le font naître à
Villanueva en Aragon, parce que dans la fuite il se fit surnommer
Michel de Villeneuve, et il est vrai, comme on le verra ci-dessous, que
Calvin lui ayant reproché qu'il déguisait son
nom, Servet
s'excusa, en disant qu'il avait pris son nom de la Ville, dont il
était natif. Il dit au contraire à ses Juges de
Vienne, qu'il était né à Tudelle. On
peut, ce semble lever cette difficulté, en supposant que les
ancêtres de Servet, originaires de
Villanueva, étaient venus s'établir à
Tudelle, en effet, on ne voit pas la raison qui pouvoir
déterminer Servet à
déguiser devant les Juges de Vienne le nom de sa Patrie.
Cette circonstance ne faisait rien au procès. Il n'en est
pas de même de son véritable nom de Servet.
Intéressé par plusieurs motifs à le
cacher, il se fit toujours appeler en France Michel de Villeneuve, et
dans toute la procédure, il n'est jamais nommé
autrement.
Servet était
né avec beaucoup d'esprit et de disposition pour les
Sciences. Dès sa plus tendre jeunesse, il s'appliqua sans
relâche à des études
sérieuses, et ses progrès furent si rapides,
qu'à l'âge de 14 ans, il entendait le Latin, le
Grec, L'Hébreu, et avait une connaissance assez
étendue de la Philosophie, des Mathématiques, et
de la Théologie Scholastique. S'il eût fait un bon
usage de ses talents, on ne pourrait sans injustice lui refuser une
place distinguée parmi les Enfants devenus
célèbres par leurs études. La Lecture
de l'Ecriture Sainte, à laquelle il se livra
inconsidérément, sans être
dirigé de personne, fut la source de tous ses malheurs. Si
l'on en croit ses Historiens, son Père, qui était
Notaire, l'envoya à Toulouse pour y étudier en
droit. Ce fut là, dit-on, qu'il commença de se
livrer à son goût pour les nouvelles opinions, et
qu'il s'entêta d'une doctrine opposée au dogme de
la Trinité. Mais cette circonstance ne peut s'accorder avec
les réponses personnelles de Servet.
Il dit lui-même, que s'étant mis à
l'âge de quinze ans au service du Confesseur de Charles-Quint,
il passa-en Italie à la suite de l'Empereur, dont il vit le
Couronnement à Boulogne, et ce qui doit paraître
décisif, Servet ajoute qu'il sorti alors
de son pays pour la première fois. Ses Historiens ont bien
connu qu'il avait été en Italie, puisqu'il le dit
dans la Préface de son Ptolémée de la
première Edition mais comme ils ont ignoré les
particularités que je viens de rapporter, il ne leur a
jamais été possible de fixer l'époque
de son voyage.
L'Italie était alors infectée
d'Hérétiques, qui commençaient
à y jeter les semences de l'Arianisme renouvelées
et du Socinianisme. C'est de là que sont sortis les deux
Socins, oncle et neveu, Gentil, Alciati, Gallo, Paruta,
Telle,
Biandrata, Gonesius, et quantité
d'autres, que la crainte des supplices fit disperser longtemps
après, les uns à Genève et en Suisse,
les autres en Allemagne, dans la Moravie et en Pologne. Servet,
qui était à peu près dans les
mêmes sentiments que ces fanatiques, eut de
fréquentes conférences avec eux. Il y fit admirer
la force de son génie et la grande connaissance qu'il avait
des subtilités Scholastiques. Comme l'on ne parlait alors
que de la prétendue Réforme de Luther
et des autres Novateurs, il fut
décidé dans les assemblées
secrètes de Servet et des
italiens, que le dogme de la Trinité était un des
principaux Articles qu'on devait rejeter. Servet,
choisi d'un commun accord pour frapper les premiers coups, travailla
à son Traité De Trinitis erroribus,
quoiqu'il n'eût encore que dix huit ans. Il fut contraint de
quitter ses amis pour aller en Allemagne avec le Confesseur de
Charles-Quint, mais il leur promit d'entretenir avec eux une
étroite correspondance. De
Quintaine, c'est le nom du Confesseur de Charles-Quint,
mourut l'année suivante, et Servet
se voyant sans maître, ne pensa plus qu'à
s'ériger en Réformateur. Pour montrer sa
capacité, il se transporta à Bâle, afin
d'y conférer avec Oecolampade,
et de là à Strasbourg, où il disputa
contre Bucer
et contre Capiton, deux Ministres, qui
étaient en grande réputation parmi les
Protestants. Leurs Conférences roulerait sur la
Trinité et sur la Consubstantialité du Verbe. Servet
combattit ces deux Dogmes avec une opiniâtreté et une aigreur qui révolta ses adversaires.
Bucer, qui était assez modéré,
s'emporta contre lui en chaire, jusqu'à dire qu'il
méritait qu'on le mette en pièces, et qu'on lui
arrachât les entrailles.
Servet en partant de Baie,
avait laissé son Manuscrit contre la Trinité
entre les mains d'un Imprimeur nommé Conrard
Rouss. Celui-ci n'osant l'imprimer, l'envoya
à Haguenau. Servet y alla de Strasbourg,
pour en accélérer l'Edition, et l'ouvrage parut
en 1531, il a pour titre, De Trinitatis Erroribus, Libri
Septem. Per Michaëlem Serveto, alias
Reves, ab Arrogonia. Hispanum. Anno MDXXXI.
in-8°. 119. feuillets, sans nom de Ville, ni d'Imprimeur. Dans
ce livre rempli d'impiétés et de
blasphèmes, Servet combat le dogme de la
Trinité, que par une ignorance grossière, il
nomme la doctrine des Papistes. Il appelle les trois personnes divines une
pure imagination, une chimère, des Dieux
métaphysiques. Il rejette donc la croyance
orthodoxe comme étant impossible et uniquement
fondée fur l'ignorance des Théologiens, mais
l'opinion qu'il veut substituer, la manière dont il explique
ses pensées sur la Personne de Jésus-Christ, sont
si obscures, qu'on n'a pu jusqu'ici se former une idée
exacte et suivie de son système. L'année suivante, Servet
fit imprimer à Haguenau un second Traité sur la
même matière, Dialogorum de Trinitate
Libri duo : De Juftitiâ regni Christi, Capitula quatuor. Per
Michaëlem Serveto, alias
Rêves, abAr- ragonia.Hispanum.
MDXXXII.in-8°. à la tête de cet ouvrage,
qui ne contient que six feuilles on voit un Avertissement au, lecteur,
où Servet
dit qu'il rétracte tout ce qu'il a publié en
dernier lieu dans ses VII: livres contre la Trinité. Ce
n'est pas qu'il eût changé de sentiment, puisqu'il
le confirme dans ses Dialogues, mais il avoue que
son premier Traité est imparfait, confus, écrit
d'un style barbare : défaut qu'il veut qu'on attribue
à sa jeunesse, à son incapacité, et
à la négligence de l'Imprimeur.
Néanmoins, ce second ouvrage n'est ni plus clair, ni plus
méthodique, ni
mieux écrit que le premier. On les trouve ordinairement
reliés en un seul Volume, et ils sont si rares, qu'un
Curieux, les acheta 45 pistoles à la vente de la
Bibliothèque de M. du Fay.
C'est ainsi qu'en moins de deux ans, Servet
publia deux livres contre la Trinité, sans faire
difficulté d'y mettre son nom. Il croyait pouvoir
écrire contre ce Mystère avec la même
liberté que les prétendus Réformateurs
écrivaient contre les principaux dogmes de l'Eglise
Catholique. Sa première attention, comme il s'y
était engagé, fut d'envoyer des exemplaires de
son ouvrage à ses amis d'Italie. Ceux-ci les
répandirent en tant d'endroits, que Melanchthon se crut
obligé, quelques années après,
d'écrire une lettre au Sénat de Venise, par
laquelle il le suppliait de faire en forte que leurs Etats sussent
préservés des erreurs détestables de Servet,
qui venait de renouveler l'hérésie de Paul de Samosate.
La lettre de Melanchthon fut
écrite en 1559.
Servet ne fit pas un long
séjour en Allemagne. Chassé des principales
Eglises Réformées, où sa doctrine
était en horreur, sans partisans, sans ressources contre la
pauvreté, tout cela joint au
désagrément qu'il avait de ne pas entendre la
langue du Pays, le détermina à venir en France.
Il voulait se perfectionner dans les Mathématiques, et sur
tout s'attacher à la Médecine, pour laquelle il
avait toujours eu un goût décidé. Il
fit ses études à Paris sous Sylvius
et Fernel,
célèbres Professeurs, et fut reçu
Maître ès Arts et Docteur en Médecine
dans cette Université. Il alla ensuite professer les
Mathématiques au Collège des Lombards. En 1536,
il eut une vive dispute avec les Médecins de Paris, qui
l'ayant obligé de faire imprimer son Apologie contre eux,
dégénéra en un procès
considérable au Parlement. Il fut terminé par la
suppression de cette Apologie qu'on ne trouve plus, mais les
Médecins eurent ordre de mieux vivre avec Servet
et de le traiter avec humanité. Outre son Apologie il fit
imprimer à Paris Syroporum Universa ratio in
Galeni censuram diligenter exposita : Cui posl integram de concoctione
disceptationem, proesscripta est vera purgandi methodus cum expofitione
Aphorismi : concoeta. medicari in-8°. I537-
réimprimé à Venise en I545 et
à Lyon en 1546. Apologetica disceptatio pro
Astrologia. Une défense de Symphorien
Champier, Médecin de Lyon intitulée
, in Leonartium Fussinum Apologia pro Syinphoriano Cam- pegio.
Ces deux derniers ouvrages, de même que l'Apologie contre les
Médecins de Paris, n'ont point été
connus des Historiens de Servet. Dès le
commencement de 1534, il avait travaillé à une
nouvelle Edition de la Géographie de
Ptolémée, sur celle que Pirckheymher
publia in sol. à Strasbourg en 1525,
n'ayant pu traiter avec les Libraires de Paris à des
conditions assez avantageuses , Servet tira meilleur parti d'un
imprimeur de Lyon, et son Ptolémée, y parut
l'année suivante , en un vol. in sol, ce
qui a fait croire mal à propos à ses Historiens,
qu'il était alors dans cette Ville.
Ils ne se font pas moins trompés dans
l'arrangement Chronologique de ses différents voyages, comme
je le prouverais sans peine, s'il ne fallait pas entrer à ce
sujet dans une longue et ennuyeuse discussion.
Servet,
chéri et estimé de tout ce qu'il y avait alors de
plus distingué dans Vienne, aurait pu y passer une vie douce
et tranquille, s'il se fût borné à la
Médecine et à ses talents Littéraires.
Mais toujours rempli de ses premières idées
contre la Religion, il ne laissait échapper aucune occasion
d'établir son malheureux système. Il faisait de
fréquents voyages à Lyon, et en 1542 il y prit
soin de l'Edition d'une Bible in-fol
imprimée par Hugues de la Porte, à laquelle il
mis une Préface de sa façon, sous le nom de
Villanovanus, avec des notes marginales, impies et impertinentes, selon
Calvin, (Traité Théologique de
Calvin. P. 836. Edit de Genève. 1576,)
qui ajoute que le Libraire donna 500. liv. à Servet
pour ses peines. Ces Notes sont en petit nombre. [Ce qu'il y a de plus
considérable regarde J. C. figuré dans les
Ecritures, et c'est ce que Servet avait
déjà insinué dans sa
Préface, que les Prophéties ont leur sens propre
et naturel dans l'Histoire du temps, et qu'elles ne regardent J. C.
qu'autant que les faits Historiques, qui y sont marqués
figuraient les actions du Sauveur, ou même que les
Prophéties ne pouvaient s'appliquer à J. C. que
dans un sens sublime et relevé.] (Bibliothèque
Anglaise. T.V. p. 12.)
Quelquefois, Servet
s'égare encore plus. Car parlant des Prophéties
qui ont pour principal et même pour unique objet le Messie,
il en fait l'application à l'Histoire des Juifs, sans dire
qu'elles aient le moindre rapport (C'est aussi ce
que M. Bossuet à reprocher à Grotius.
On l'a même reproché à certains
écrivains Catholiques, mais qui ne sont pas suffisamment en
ce point,) avec J. C. Telle est, par exemple, sa
note sur la célèbre prophétie de
Daniel: Ab exitu
sermonis, ut iterum adificetur Jerusalem., usque ad Christum ducem,
hebdomades Septem &c. (Daniel Ch; 29 : 35.)
Dans cette glose de Servet,
on ne trouve rien qui se rapporte à la mort du Messie, ni
à l'établissement de la Religion
Chrétienne. Ce système dangereux a beaucoup de
conformité avec celui du Chevalier
Marsham, qui borne simplement la Prophétie de
Daniel à Cyrus et
à Antiochus Epiphanes, à la ruine du Temple de
Jérusalem et à la dispersion de ses
Prêtres.
Cette Bible de Servet,
qui n'est pas commune, est intitulée : Biblia
Sacra ex Sanctis Pagnini Translatione, sed & ad
Hebraïcoe linguoe amussim ita recognita & scholiis
illuslrata, ut plané nova Editio videri possit. Il
corrigea ensuite plusieurs Livres pour Jean Frellon entre autres une
Somme Espagnole de S. Thomas, dont il fit les arguments. Il traduisit
encore du Latin en Espagnol divers Traités de Grammaire,
ainsi qu'il est marqué dans la déposition de Jean
Frellon, du 23 Mai, 1553. Ce Libraire était ami de Calvin.
Ce fut par son moyen, que Servet, entra en commerce de
lettres avec ce fameux Réformateur, qui l'avait connu
à Paris, et s'était opposé
à sa Doctrine, comme le rapporte Bèze dans son
Histoire des Eglises Réformées de France. (T.
I. p. 14.) Le même Auteur ajoute qu'ils
étaient convenus d'entrer en dispute un certain jour et
à une heure marquée, mais que Servet
n'osa pas se trouver à cette conférence. Si le
fait est vrai, on n'en doit pas conclure, que Servet
manqua au rendez-vous par la crainte qu'il avait de
l'habileté de Calvin. On a vu ci-dessus, qu'il allait
lui-même chercher les plus savants Ministres, pour disputer
contre eux. Mais il craignit sans doute l'éclat qu'une
pareille conférence allait faire, sur tout à
Paris, et dans un temps où les
Hérétiques étaient punis avec la plus
grande sévérité. Quoiqu'il en soit, Servet
avait examiné de près les ouvrages de Calvin, et
ne trouvant pas qu'il méritât la haute
réputation qu'il s'était acquise parmi les
Réformés, il le consulta moins pour s'instruire,
que pour avoir le plaisir de l'embarrasser il débuta par
trois Questions (Traité
Théologique de Calvin p. 827,) elles
roulaient sur la Divinité de J. C. sur la
Régénération, et sur la
nécessité du Baptême. I. An
homo Jesus crucifixus fit Filius Deï, &f quoe fit
hujus siliationis ratio ? II. An Regnum Christi fie in hominibus,
quando quis ingrediatur, &
quando regemretur ? III. An Baptismus Christi debeat in f.ide sieri, ficut cœna, &
quorfum hoec instituta sint sœdere novo ?
Calvin répondit à ces trois
questions, mais Servet réfuta sa
Réponse avec beaucoup de hauteur, ce qui lui attira une
Réplique de Calvin si piquante, que depuis ce temps -
là, leur commerce de lettres ne consista presque plus qu'en
injures et en inventives. Ils conçurent l'un pour l'autre
une haine implacable. Calvin, dans ses lettres à Servet, se cachait sous le nom
de Charles Despeville, comme il avait fait autrefois dans son voyage de
Ferrare, en 1535. En voici une écrite à Jean
Frellon, qui l'avait prié de faire réponse
à Servet.
A examiner le style de cette lettre, jugerait-on
qu'elle eût été écrite, il y
a plus de 2OO ans ? Mais,
Calvin était peut-être l'homme de son
siècle, qui connaissait mieux le tour et le génie
de notre langue.
Au dessus de la lettre de Calvin se trouve celle du
Libraire à Michel Servet. Servet voulant à son
tour humilier Calvin qui le ménageait si peu, lui envoya un
manuscrit, où il relevait impitoyablement
quantité de bévues et d'erreurs qu'il avait
remarquées dans ses ouvrages, sur tout dans l'Institution
Chrétienne, la production favorite de ce
prétendu Réformateur. Calvin en fut tellement
irrité, qu'il écrivit à ses amis, Farel,
et Viret,
que si cet hérétique tombait entre ses mains, il
emploiera tout son crédit auprès des Magistrats
pour lui faire perdre la vie. Malgré le
témoignage formel de Bolsec et de Grotius, qui ont dit avoir
vu cette lettre, quelques Historiens Protestants n'ont pas
cessé de nier qu'elle ait existé, sans doute
parce qu'elle ne fait pas beaucoup d'honneur à Calvin.
Le commerce de ces deux ennemis
irréconciliables prit fin en 1548, et
Servet, qui ne perdait point de
vue son système sur la Religion, commença un
troisième ouvrage contre la Trinité et contre
d'autres dogmes du Christianisme. Il y travailla pendant quatre ans,
après quoi il envoya le manuscrit à un Allemand
de ses amis, nommé Marrinus,
pour le faire imprimer à Bâle. Soit que les
Libraires de cette ville n'osèrent s'en charger, ou pour
d'autres raisons qu'on ignore, ce projet n'eut point de suite. Marrinus
lui renvoya son Livre, après lui avoir écrit en
ces termes : Gratia & pax à Deo.
Michaël charissime, Librum tuum unà cum Litteris.
Quem hoc tempore edere Basiloe cur non liceat, rationem tibi fatis constare arbitror.
Preinde cum visum suerit, illum tibi per certum quem miseris nuncium
remittam. De meo erga te animo, nihil ut diffidas cupio : de reliquis
alïo tempore longius & diligentius, V ale.
Basileœ nono Aprilis anno Lii. Marrinus tuus.
N'ayant pu réussir de ce
côté-là, Servet
prit le parti de se confier à Balthazard
Arnollet , Libraire de Vienne en Dauphiné, et
à Guillaume Gueroult, beau
frère d'Arnollet et Directeur de son Imprimerie. Il leur fit
entendre, que quoique son Livre fût contre Calvin,
Melanchthon et d'autres Hérétiques, il avait des
raisons très fortes,
qui ne lui permettaient pas d'y mettre son nom, ni celui de la Ville et
de l'Imprimeur. Il ajouta, pour les déterminer, que
l'impression se ferait à ses dépens, qu'il en
corrigerait lui-même les épreuves, et qu'il leur
promettait à chacun cent écus de gratification,
somme considérable pour ce tems-là. Ces
conditions furent acceptées, et l'ouvrage parut au
commencement de 1553, sous ce titre pompeux ; Christianismi Restituio : h. e.
Totîus Ecclesiœ Apostolicoe. ad. sua limima
vacatio, in integrum restitutâ cognitione Dei, Fidei
christiane, Justificationis nostroe,
Régènerationis, Baptismi,
& Cœnœ Domini manduçationis,
restituto denique nobis Regno coelesti, Babylonis impioe Captivitase
salutâ & Anti-Christo cumfuis penitus destruco. M
D L III, C'est un in-8° de 734 pages, on en tira 800
exemplaires, mais ils furent presque tous brûlés
dans la suite, et ils sont devenus si rares, qu'à peine en
connaît-on quatre ou cinq dans le monde. C'est beaucoup d'en
trouver des copies manuscrites. (J'ai vu dans la
bibliothèque de M. Dufay une
partie manuscrite de ce livre. C'était un petit livre in
4°. Epais d'un doigt, concernant environ 200 pages,
écrites de la main de Coelius
Horatius Curio.)
Tout l'ouvrage est divisé en VI Parties. Le De
Trinitate Divinâ, quod in eâ non fit invisibilium
trium rerum illusio, fed
vera, sudistantioe Deit manifestatio & commnicatio Spiritus,
Libri 7. Les deux derniers Livres sont écrits en forme de
Dialogue. II. De fide & justifiâ regni
christi legis justitiam superantis, & de charitate, Libri 3.
III. De Regeneratione & Mandueatione
supernâ & regno Anti-christi, Libri 4.IV. Epistoloe XXX. ad Joan,
M. de la Roche, qui avait examiné cet
ouvrage avec attention, dit (Bibliothèque
Anglaise. T. 2. p. 98,) que Servet n'était ni
Arien, ni Photinien, qu'il croyait non seulement la
Préexistence de J. C. mais encore que J. C. n'est point une
Créature, ni un Etre d'une puissance bornée, mais
le véritable Dieu, Quod ipse non fit creatura, nec
finitoe potentia, sed verè adorandus, verusquedeus,
qu'il s'exprime d'une manière si confuse, qu'on a de la
peine à se former une idée juste de ses
sentiments, qu'il dit que sa doctrine est un mystère inconnu
aux hommes, qu'il reconnaît en même tems que, ceux
qui croient que J. C n'est que le Messie, et qu'il n'est le fils de
Dieu qu'en tant qu'il est homme, pourront être
sauvés, qu'il se déchaîne contre
l'Eglise Romaine, et qu'il assure que c'est la Bête dont il
est parlé dans l'Apocalypse. Sur quoi M. de la Roche
observe, que Servet est peut-être
le premier Auteur de ces derniers temps, qui ait trouvé
l'Eglise Romaine dans l'Apocalypse.
L'Historien de Servet
ajoute que ce Médecin était subtil et
Métaphysicien, comme cela parait sur tout par son V. Livre
De Trinitate, qu'il avait lu les Scholastiques et
les ouvrages de plusieurs Pères de l'Eglise, qu'il
était un grand ennemi de la prédestination
absolue, et partisan de la liberté, qu'il croyait
l'âme matérielle, et que ce qu'il dit de sa
nature, et touchant le Saint Esprit, est presque inintelligible. On
trouve dans le cinquième Livre du premier Traité,
un passage remarquable sur la circulation du sang, que bien des gens
prétendent que Servet a connu le premier. Ce
passage, qui est long, a été rapporté
par M. de la Roche, (Ubi supra. P. 39,)
et par le P. Niceron. (Mémoires des
Hommes Illustres. T xi.p.844.)
L'ouvrage de Servet
s'imprima si secrètement, que personne à Vienne
n'en eut la moindre connaissance : Servet
en fit transporter à Lyon tous les exemplaires. Une partie
fut mise en dépôt chez Pierre
Merrin, fondeur de caractères, en attendant
quelque occasion de les faire passer en Italie : Jean Frellon se
chargea d'envoyer le reste à Francfort. On a vu que ce
Libraire était l'ami commun de Calvin et de Servet,
que par son moyen ils recevaient les pièces qu'ils
écrivaient l'un contre l'autre. Il crut pouvoir en agir de
même à l'égard du dernier livre de Servet, et ne
prévoyant pas les suites d'une pareille démarche,
il en fit tenir un exemplaire à Calvin. Celui-ci fut
extrêmement choqué de la manière
méprisante dont on y parlait de sa personne et de ses
ouvrages. Mais la joie succéda bientôt au
ressentiment, lorsqu'il vit que Servet lui fournissait
lui-même l'occasion de le perdre, qu'il cherchait depuis si
longtemps. Il y avait alors à Genève un
nommé Guillaume Trie, natif de Lyon,
devenu depuis peu Prosélyte de la Religion
prétendue Réformée. Il
était en commerce de lettres avec un de ses parents,
appelé Antoine Arneys,
établi à Lyon, qui l'exhortait sans cesse de
rentrer dans, le sein de l'Eglise Romaine. Trie communiquait
à Calvin les lettre de Arneys, et Calvin lui dictait les
réponses. Ce fut par le ministère de cet homme,
qu'il voulut consommer sa vengeance. Il lui fit écrire au
mois de Février une lettre à son parent, dans
laquelle Servet était
représenté comme un
Hérétique des plus dangereux. On observera que
toutes les lettres qu'on trouve ici et dont j'ai les originaux, n'ont
jamais été imprimées.
Les chagrins que les procès de Servet
lui avaient causés, sa mésintelligence avec ses
confrères, le dégoûtèrent du
séjour de Paris. Il alla à Lyon, et y demeura
quelque temps chez les Frellons, Libraires, en
qualité de Correcteur d'imprimerie. Il fit ensuite un voyage
à Avignon, retourna à Lyon, et alla enfin
s'établir à Charlieu, où il
exerça la Médecine pendant trois ans. Quelque
étourderie qu'il y fit, l'obligea vraisemblablement d'en
sortir. Bolsec,
le seul qui en ait parlé, n'explique point ce que
c'était. Ce Servet, dit-il dans sa viede
Calvin, (P.9 Edit. de 1664,) était
arrogant et insolent, comme certifient, ceux qui sont connus
à Charlieu, où il demeura chez la Rivoire environ
l'an 15 40, d'où étant forcé de sortir
pour ses extravagances, il se retira à vienne en
Dauphiné. Bolsec s'est trompé quant
à la dernière circonstance de Charlieu, Servet
retourna à Lyon. Il eux le bonheur d'y trouver Pierre
Palmier Archevêque
de Vienne, qu'il avait connu à Paris, et ce
Prélat, qui aimait les Savants et les encourageait par ses
bienfaits, le pressa de venir à Vienne, où il lui
donna un appartement auprès de son Palais. Servet,
pour témoigner sa reconnaissance à son nouveau
Mécène, donna une seconde Edition de la
Géographie de Ptolémée, et la lui
dédia. On apprend par cette Epître
dédicatoire, que Pierre Palmier avoir l'honneur
d'être connu particulièrement de François
I qui l'avait souvent , voulu employer
à diverses Ambassades , qu'il lui avait offertes. Decet
Principes fummos, lui dit Servet,
qui Orbi imperant, orbém nosse, & eos, qui
Principi amulantur, cum prœfertim ad varias orbis partes,
quod tibi yel ab ipfo Principe est saepius oblatum , legati mittuntur.
Cette Edition de Ptolémée, qui est in-
sol, comme la première, fut faite à
Vienne en 1541, par Gaspard Treschsèl,
fameux Imprimeur, que les libéralités de Pierre
Palmier y avaient attiré. Elle est magnifique, et en
même temps d'une rareté extraordinaire. Le seul
Catalogue où je l'aie trouvée, est celui de la
riche et nombreuse Bibliothèque du Cardinal Du Bois,
recueillie par M. l'Abbé Bignon,
et enlevée à la France (En
1723,) par le monsieur Guiton,
Ministre de l'Ambassadeur des Pays Bas, à qui elle fut
vendue 80000. liv. par les Libraires de Paris, et ensuite vendue
publiquement à la Haye.
Ab egreffu
prœdicti ad me à Deo Sermonis de restituenda.
& adisieanda Jerusalem usque ad ducem Cyrum Christum Dei, qui
id exequetur, hebdomades sunt septem: hebdomadifque sexaginta duabus
restituetur & œdiscabitur platea & soffa. in
angustia scilicet temporum. Et posl eas 62. hebdomadas occidetur Cyrus
& erit in nihilum : dissipabit que œdificium
& desolabit Cambyses Cyro succedem. Fœdus autem pri
mumsirmabit Darius ; post quem iterum sequefur Antiochi abominatio
stupenda, & erit finis orbis Judaïci.
"Seigneur Jehan, pour ce que vos lettres dernières
me furent apportées, sur mon partement, je n'eus pas loisir
de faire réponse à ce qui était enclos
dedans. Depuis mon retour, au premier loisir que j'ai eu j'ai bien
voulu satisfaire à votre désir non pas que j'ai grand espoir de profiter guerres
envers tel homme, selon que je le vois disposé, mais afin
d'essayer encor s'il y aura quelque moyen de le réduire, qui
sera, quand Dieu aura si bien besogné en lui, qu'il devienne
tout autre. Pour ce qu'il m'avait écrit d'un esprit tant
superbe. Je lui ai bien voulu rabattre un peu de son orgueil, parlant
à lui plus durement que ma coutume ne porte. Mais je ne l'ai
peu faire autrement. Car je vous assure qu'il n'y a pas de
leçon qui lui soit plus nécessaire que
d'apprendre l'humilité. Ce qui lui viendra de l'esprit de
Dieu, non d'ailleurs. Mais nous y devons aussi tenir la main. Si Dieu
nous fait cette grâce à lui et à nous
que la présente réponse lui profite, j'aurai de
quoi me réjouir. S'il poursuit d'un tel style comme il a
fait maintenant, vous perdrez temps à me plus solliciter
à travailler envers lui, car j'ai d'autres affaires qui me
pressent de plus près. Et ferais conscience de m'y plus
occuper, ne doutant pas que ce ne fut qu'un Satan pour me distraire des
autres lectures plus utiles. Et pourtant je vous prie de vous contenter
de ce que j'en ai fait, si vous n'y voyez meilleur ordre. Sur quoi
après m'être de bon cœur
recommandé à vous, je prie notre bon Dieu de vous
avoir en sa garde. Ce XIII de Février 1546. Votre serviteur
et entier ami, Charles Despeville".
L'adresse est : A Sire Jehan Frellon Marchand
Libraire demeurant à Lyon dans la rue Mercière
Enseigne de lescu.de Coulongne.
"Cher frère et ami, ce qui a
été la cause que plus tôt je ne vous ai
pas envoyé une réponse à votre lettre
vous le verrai dedans là-dessus écrit et croyez
si plus tôt l'eusse reçu je n'eusse failli de vous
l'envoyer par homme exprès, comme je vous avez promis. Soyez
assuré que j'en ai écrit au dit personnage et ne
pensez point que fait par faute d'écrire, toutefois je pense
que aurez maintenant contentement autant que plus tôt, je
vous envoie mon homme exprès pour n'avoir trouvé
un autre messager, si autre chose qu'y puisse me trouvez toujours a
votre commandement et prêt à vous faire service.
Votre bon frère et ami Jehan Frellon", et sur
l'enveloppe, A mon bon frère & ami
maître Michel Villanovanus Docteur en Médecine
soit donnée cette présente à Vienne.
Quoiqu'il en faille, on ne peut disconvenir que ce fût ses
véritables sentiments, comme il le fit voir dans la suite.
Michaeli Serv. Medico, suo in D. Amico.
Calvinum Gebenriensium Concionatorem V. De Mysterio
Trintatis & veterum Disciplinâ ad Philip.
Melanchth. & ejus Collegas Apologia. VI.
Signa LX. regni Anti-christi, & revelatio ejus jam
nunc prœsens,
I. Lettre de Calvin sous le nom de Guillaume Trie.
Cette lettre fut accompagnée du titre,
de l'indice et des quatre premières feuilles du Christianismi
Reftitutio.
Le Cardinal de Tournon
était alors Archevêque et Gouverneur de Lyon.
Personne n'ignore que ce grand homme s'étant
déclaré l'ennemi inflexible des Novateurs,
l'ardeur de son zèle lui faisait quelquefois employer les
moyens les plus violents, pour arrêter les progrès
de l'Hérésie en France. Comme son
Diocèse se trouvait le plus exposé par le
voisinage de Genève, il avait fait venir de Rome un
Inquisiteur, qui par son
ordre résidait ordinairement à Lyon. Il se
nommait frère Mathieu Ory, et prenait la
qualité de Pénitencier du Saint Siège
Apostolique que et l'Inquisiteur Général au
Royaume de France et dans toutes les Gaules. C'était un
homme savant, uniquement attaché aux fonctions de son
Ministère, et dont la vigilance a découvrir les
Hérétiques secondait parfaitement les intentions
du Cardinal. La lettre de Guillaume Trie et les feuilles du Livre de Servet lui furent
communiquées, ainsi que Calvin l'avait prévu. Il
en fit l'examen avec M. Benoit
Buatier, Chanoine de l'Eglise de Vienne, Archidiacre de la
Tour, Chamarier de S. Paul de Lyon, Vicaire
Général de Monseigneur de Tournon en son
Archevêché de Lyon, et la
résolution fut prise entre eux d'avertir incessamment le
Cardinal, qui était alors dans son château de
Roussillon à trois lieues au dessous de Vienne.
Le 12 Mars (1553) Mathieu Ory écrivit
à monsieur de Villars Auditeur du Cardinal. Après
lui avoir parlé de quelques affaires domestiques, il
ajoutait, "Je veux vous très secrètement
avertir de quelques Livres que s'impriment à Vienne
contenants exécrables blasphèmes contre la
divinité de Jésus Christ et la Sainte
Trinité, desquels l'Auteur et Libraire sont au pays.
Monsieur le Vicaire et moi en avons eu un Livre,
et sommes en propos l'un de nous deux ou tous deux par compagnie un
jour prendre le loisir d'en aller conféré avec
Monseigneur, pour lui faire entendre plus pleinement l'affaire et en
repassant au dit lieu y faire donner ordre par Monseigneur de Maugiron,
le Vibaillis et la Justice. Et de ceci, Monsieur le Vicaire vous en
écrit, mais si secrètement que votre main
senextre n'entende point que c'est. Mais seulement dites le
à Monseigneur en son oreille, et nous mandez s'il
connaît un nommé Villanovanus Médecin
et Arnollet Libraire, car de ceux-là j'entends parler. Outre
plus la Ville de Macon est fort gâtée et aussi est
Tournus encore plus, tellement que depuis que Monseigneur n'y a pas
été, le peuple est bien changé."
Le lendemain 13 mars,
monsieur Buatier parti de Lyon et vint trouver le Cardinal, qui
fît écrire à Louis
ArzelJier Grand Vicaire de l'Archevêque de
Vienne, de se rendre au Château de Roussillon.
Après une longue conférence, le Cardinal ordonna
aux deux Grands Vicaires d'aller à Vienne et de remettre de
sa part la lettre suivante à Monsieur de Maugiron, Chevalier
de l'Ordre et Lieutenant Général pour le Roi en
Dauphiné.
"Monsieur j'ai
donné la peine au Vicaire de Monsieur de Vienne
présent porteur de venir jusqu'ici pour lui, pouvoir parler
d'une affaire, qui comme, vous verrez est de grande importance, et
lequel je lui ai donné charge de vous faire incontinent
entendre pour y faire donner l'ordre que le cas mérite. Et
serais bien d'opinion comme j'ai dit à monsieur Vicaire que
vous appeliez Monsieur le Vibaillis pour y faire aussi de son
côté ce que vous lui commanderez et verrez
être nécessaire : en quoi je ne doute point qu'il
ne face très bon devoir. Et parce que, j'ai bien amplement
devisé et dicté mon opinion sur le tout au
monsieur le Vicaire dont il vous saura rendre bon compte, il n'est de
besoin que je vous en face plus long discours et vous direz seulement
que ceci requiert principalement deux choses, l'une qu'il y soit
usé d'une extrême diligence, et l'autre que
l'affaire soit tenue le plus secret qu'il sera possible. Je sais
Monsieur le bon zèle que vous avez et que vous
n'épargneriez en cette affaire votre propre fils pour la
conservation de l'honneur de Dieu et de son Eglise. Ce qui me gardera
de vous en dire, autre chose en me recommandant de, bien bon
cœur à votre bonne grâce, priant Dieu
Monsieur qu'il vous donne, bonne santé et longue vie. A
Roussillon ce XV de Mars 1553. François, Cardinal de Tournon".
Monsieur de Maugiron
s'étant tien fait instruire des intentions du Cardinal,
envoya chercher Antoine de la Court Vibaillis et il fut
décidé que l'on commencerait à
procéder contre Servet, qui est toujours
nommé dans la procédure Michel de Villeneuve.
Le 16 mars, Louis
Arzellier et Antoine de la Court se transportèrent chez
monsieur Peyrollier, official Primatial, et Buatier y donna sa
déposition. Elle portait : "que depuis quinze jours
ou environ, on avait reçu certaines lettres de
Genève adressées à un personnage
habitant à Lyon, par lesquelles il paraissait que l'on
était étrangement surpris à
Genève qu'on souffrit par delà un
nommé M . Michel Servetus autrement de Villeneuve Espagnol
Portugallois, attendu les raisons plus à plein
mentionnées dans la dite lettre : qu'on
avait reçu du dit Genève quatre
feuillets d'un livre composé par le dit Villeneuve, que M.
Ory Inquisiteur de la foi les ayant examinés en
présence de Buatier, avait assuré qu'ils
étaient hérétiques, et
écrivit en conséquence à monsieur de
Villars Auditeur du Seigneur Cardinal de Tournon, que le dit
déposant s'était aussi trouvé
présent, lorsque Monsieur le Cardinal ayant
envoyé chercher le Grand Vicaire de Vienne, lui recommanda
et le chargea, de donner ordre à la vérification
et correction de ce que dessus, et en écrivit à
Monseigneur de Maugiron pour y faire tenir la main, et mander
quérir monsieur le Vibaillis, pour aviser et
procéder le plus secrètement et diligemment que
faire se pourrait".
Buatier remit en
même temps la lettre de Genève avec les quatre
feuilles du Christianismi Restitutio, la lettre de
l'Inquisiteur à monsieur de Villars, celle que le Cardinal
avoir écrite à Monsieur de Maugiron : le tout
pour servir aux Procureurs du Roi et Fiscal ce que de raison.
Les Juges se rendirent
le même jour chez M. de Maugiron. A près avoir
tenu conseil en sa présence, ils envoyèrent dire
à Michel de Villeneuve qu'ils auraient quelque chose
à lui communiquer. Comme il se fît attendre plus
de deux heures, on commençait à craindre qu'il
n'eût été averti du danger qui le
menaçait, mais il parut enfin et même avec un air
fort assuré. Les Juges lui firent entendre, qu'ils
avaient certaines informations contre lui desquelles il
résultait quelques soupçons qui leur donnaient
juste occasion de chercher en son logis s'il avait quelques Livres
suspects d'hérésie ou autre chose qui en
approchât, Servet leur
répondit, que depuis longtemps il était habitant
à Vienne et avait souvent fréquenté
avec les Prêcheurs et autres faisant profession de
Théologie, mais ne
se trouverait qu'il eût tenu propositions
hérétiques ou soupçonnées
d'hérésie : qu'il était
prêt d'ouvrir par tout son logis, pour ôter toute
sinistre suspicion, non seulement à eux, mais à
tout autre : que, toujours il a désiré de vivre
sans la dite suspicion.
Après ce
discours, le Grand Vicaire et le Vibaillis accompagnés du
Secrétaire de M. de Maugiron, se transportèrent
avec Servet
dans sa maison, qui était des dépendances du
Palais Archiépiscopal. Ils visitèrent tous ses
papiers, et retinrent deux exemplaires de son Apologie contre les
Médecins de Paris.
Le 17 Mars, les Juges
sachant que Balthazard Arnollet était allé faire
un voyage à Toulouse, ils envoyèrent chercher
Guillaume Gueroult, son beau-frère, Directeur et Correcteur
de son Imprimerie. Après lui avoir fait subir un long
interrogatoire, sans en pouvoir tirer aucun éclaircissement,
on procéda à la visite de sa maison, de son
Imprimerie, et de tous ses papiers, mais on n'y trouva rien de suspect.
On interrogea en suite séparément les
Garçons Imprimeurs : on leur fit voir les feuilles du Christianismi
Restitutio, on leur demanda s'ils en connaissaient les
caractères, et quel était le nombre, la
qualité et le format des livres qu'ils avoient
imprimés depuis dix huit mois. Ils répondirent
que les quatre feuilles n'étaient point, sorties de leur
Imprimerie, et que parmi les livres qu'ils avoient imprimés
depuis deux ans et dont ils donnèrent le catalogue, il n'y
en avait aucun qui fût en 8°. La procédure
finie, les Juges firent appeler tous les Imprimeurs, Compositeurs et
Serviteurs d'Arnollet, leurs femmes et leurs domestiques. On leur
défendit de révéler ce qui
c'était fait et sur quoi on les avait interrogés
sous peine d'être déclarés atteints et
convaincus d'Hérésie et d'être punis
comme hérétiques.
Arnollet
étant revenu de Toulouse le 18 Mars, il fut
interrogé le même jour, on examina les papiers
qu'il avait sur lui et ses réponses se trouvèrent
conformes à celles de son beau-frère. Les Juges
tinrent conseil chez M. l'Archevêque, où il fut
décidé qu'il n'y avait encore indice suffisant
pour faire aucun emprisonnement.
Le lendemain
l'Archevêque écrivit à Mathieu Ory de
vouloir bien se rendre à Vienne, pour y conférer
de quelques propos concernant la foi. Cet Inquisiteur se
présenta au conseil, que pour avoir pleine probation contre
Michel de Villeneuve, il fallait que monsieur Arneys écrive
à son parent de Genève de lui envoyer le
Traité entier du Christianismi Restitutio.
Cet avis fut généralement approuvé, et
l'Inquisiteur retourna à Lyon, où il dicta
lui-même la lettre qu'Arneys écrivit à
Guillaume Trie. Calvin, charmé d'apprendre que tout
réussissait selon ses désirs, fit
réponse sous le nom de son confident, et envoya plus de
pièces qu'il n'en fallait pour la conviction de Villeneuve.
Les deux lettres suivantes caractérisent parfaitement ce
prétendu Réformateur, qui sous les dehors
affectés d'une grande douceur et d'un zèle ardent
pour la Religion, ne pensait qu'à venger ses injures
particulières. "Monsieur mon cousin, j'espère que
j'aurai en partie satisfait à ce que me demandez, vous
envoyant la main de celui qui a composé le Livre, et
même en la dernière Epître que vous avez
reçu vous trouverez ce qu'il déclare de son nom,
lequel il avait déguisé, car il s'excuse de ce
qu'il s'est fait nommer Villeneuve, combien que son nom fait Servetus
allias Reyes, disant qu'il a pris son nom de la ville dont il est
natif. Au reste je vous tiendrai promesse au plaisir de Dieu, que si
besoin fait je vous fournirai les Traités lesquels il a fait
imprimer et écrits, de sa main aussi bien que les
Epîtres. J'eusse déjà mis peine de les
retirer s'ils eussent été en cette Ville, mais
ils sont à Lausanne il y a deux ans. Si Monsieur Calvin les
eut eu, je crois pour ce qu'ils valent qu'il les eut bientôt
renvoyé à l'Auteur, mais pour ce qu'il les avait
adressé aussi bien à d'autres ceux là
les ont retenu. Mêmes à ce que j'ai autrefois
entendu le dit sieur ayant répandu assez suffisamment pour
contenter un homme raisonnable voyant que cela ne profitait en rien
envers un tel ouvrage, ne daigna jamais lire le reste pour ce que
déjà il était trop battu des sottes :
rêveries et du babil que l'autre ne fait que
réitérer, ayant toujours même chanson.
Et afin que vous entendiez que ce n'est pas d'aujourd'hui que ce
malheureux s'efforce de troubler l'Eglise tachant de mener les
ignorants en une même confusion avec lui, il y a vingt quatre
(ans) passés qu'on l'a rejetée et
chassée des principales Eglises d'Allemagne, et s'il se fut
trouvé au lieu jamais il n'en fut parti. Entre les
Epîtres de OEcolampade, la première et la seconde
s'adressent à lui avec tel titre qui lui appartient ,
Serveto Hyspano neganti Christum esse Dei Filium consubstantialem
Patri. Melanchthon en parle aussi en quelques passages. Mais me semble
que vous avez la preuve assez aisée par ce que je vous ai
déjà envoyé pour enfoncer plus avant
voire pour commencer le tout. Quant à l'imprimeur je ne vous
mande pas les indices par lesquels nous avons entendu que
c'était, Balthazard Arnouilet et Guillaume Gueroult son beau
frère, mais tant y a que nous en sommes bien
assuré, et de fait il ne pourra pas le nier. Il est bien
possible que s'aura été aux dépends de
l'Auteur, et que lui aura retiré les copies en sa main :
mais si vous trouverez vous que l'impression est sortie de la boutique
que je vous nomme. Pour ce que le Messager demande être
dépêché bientôt m'ayant
toutefois présentées vos lettres bien tard de
peur comme se croie d'être solliciter à bien
faire, je vous ai fait cette réponse en bref par quoi je
vous prie d'excuser l'hativeté. Il me semble que j'avais
omis de vous écrire qu'après que vous auriez fait
des Epîtres qu'il vous pleut ne les égarez pas
afin de me les renvoyer. Qui sera l'endroit où je serai fin
à la présente, me recommandant toujours
à votre bonne grâce sans oublier Monsieur mon
cousin votre frère, étant joyeux que Dieu l'ait
béni par lignée comme vous m'écrivez.
Aussi je désire être recommandé
à toute la maison priant Dieu qu'il vous gouverne par son
saint Esprit pour faire chose qui lui soit agréable. De
Genève ce dernier Mars." On voit par ces lettres, que Calvin avait prises
les mesures les plus injustes pour assurer la vengeance. S'il se fut
contenté d'envoyer le Livre imprimé, il est
certain, comme il le dit lui-même, que Servet aurait pu le
désavouer, puisque son nom n'y paraissait pas, et que le
Libraire n'avait rien voulu dire. Mais les pièces que Calvin
produisait contre Servet, écrites de
la propre main de ce Médecin formaient une conviction, et il
lui était désormais impossible de faire prendre
le change à ses Juges. Le continuateur de M.
l'Abbé Fleury s'est trompé
en disant que le Chistianismi Restitutio parut sous
le nom de Villanovanus. Il lui est encore échappé
quelques autres méprises pour n'avoir pas fait usage de
l'Histoire de Servet par M. de la
Roche.
Le 4 d'Avril, il y eut une grande
assemblée au Château de Roussillon, où
assistèrent le Cardinal de Tournon, l'Archevêque
de Vienne, les deux Grands- Vicaires, l'Inquisiteur, plusieurs
Ecclésiastiques et Docteurs en Théologie. Mathieu
Ory communiqua les pièces qu'on avait reçues en
dernier lieu de Genève, à savoir les deux lettres
de Guillaume Trie un Cahier du Christianismi Restitutio
avec des notes marginales écrite de la main de Servet, et plus de vingt
lettres qu'il avait adressé à Calvin pendant le
cours de leur dispute. On examina les pièces avec la plus
scrupuleuse attention, et la preuve étant
complète, le Cardinal et l’Archevêque
ordonnèrent de l’avis de toute
l’assemblée, que Michel de Villeneuve
Médecin et Balthazard Arnollet Libraire, seraient pris au
Corps, mis et constitué prisonniers pour répondre
de leur foi, charges et informations faites contre eux.
Après dîner, l’Archevêque
revint promptement à Vienne avec son grand Vicaire, et
instruisit le Vibaillis des intentions du Cardinal. Il fut conclu entre
eux, qu’afin que le fait ne fut découvert, le
Grand Vicaire et le Vibaillis prendraient si bien leurs mesures, que Servet et Anollet
seraient arrêtés en même temps, et mis
dans des prisons séparément. Sur les six heures,
le Grand Vicaire s’en alla du côté de la
maison d’Arnollet, et lui fit dire d’apporter le
Nouveau Testament qu’il avait imprimé. Le Libraire
étant venu à sa rencontre, il le fit conduire aux
prisons de l’Archevêché. Dans le
même instant le Vibaillis se transporta chez M. de Muagiron,
où était Michel de Villeneuve servant le dit
Seigneur dans sa maladie. Il lui dit qu’il y avait au Palais
Delphina plusieurs prisonniers malades et blessés, comme
aussi à la vérité il y en avait, et
qu’il le priait de vouloir bien venir avec lui les visiter. A quoi M. de Villeneuve
répondit que sans compter que sa profession de la
médecine l’obligeait à faire telles
bonnes œuvres, il y était encore porté
par son bon naturel. Ils se rendirent donc dans les prisons
Royales, et pendant que Servet faisait la visite, le
Vibaillis envoya prier le Grand Vicaire de venir le joindre.
Dès qu’il fut arrivé, ils dirent
à Servet qu’il
y avait certaines charges et informations contre lui, qui avaient
été communiquées au Seigneur Cardinal
de Tournon, et que présentement il était
constitué comme ils le constituaient prisonnier dans le
Palais Delphinal jusque il eût répondu aux dites
charges et que autrement fut ordonné. Ils firent
ensuite appeler M. Antoine Bonin, Vigier et
Geôlier du Palais, auquel fut enjoint de le garder
sûrement, et que au surplus il le traitât
honnêtement selon sa qualité. On lui laissa son
laquais, nommé Benoit Perrin,
âgé de quinze ans, et qui depuis cinq ans
était à son service, et ses amis eurent la
liberté de le voir ce jour là. Le lendemain, 5 avril,
l’Archevêque de Vienne envoya un exprès
au Cardinal de Tournon, pour l’informer de la diligence
qu’il avait faite. Il priait en même temps
l’Inquisiteur de se rendre à Vienne, pour
procéder avec lui ou avec son Grand Vicaire selon la forme
de droit. Mathieu Ory pressa tellement sa monture, que devant dix
heures il se présenta au dit Seigneur Archevêque.
Après dîner, on commença
d’interroger Michel Servet.
I. Interrogatoire. "Du cinquième du mois d’avril,
l’an cinq mille cinq cent cinquante trois, Nous
frères Mathieu Ory, Docteur en Théologie,
Pénitencier du Saint Siège Apostolique,
Inquisiteur Général de la foi au Royaume de
France et par toutes les Gaules, et Louis Arzellier, Docteur
ès droit Vicaire général de
Révérendissime Seigneur Monseigneur Messire
Pierre Palmier Archevêque de Vienne, et Antoine de la Court,
Seigneur de la tour de Buys, Docteur ès droit, Vibaillis et
Lieutenant Général au Baillage de Viennois ; Nous
sommes transporter aux prisons du Palais Delphina de Vienne et dans la
chambre criminelle d’icellui, et avons fait venir par devant
nous M. Michel de Villeneuve, Médecin Juré,
constitué prisonnier par notre ordonnance aux prisons du dit
Palais Delphina, et l’avons interroger comme
s’enfuit. Et après que le dit de Villeneuve est
advenu par devant nous, lui avons fait remontrance que faisant nos
réquisitions par le Royaume, nous aurions trouvé
quelque choses contre lui desquels par le deu de notre office, il
était requis qu’il nous en réponde, ce
que a promis de faire. Et après le serment par lui fait sur
les Saintes Evangiles de dire la vérité,
l’avons interrogé de son nom : Nous a dit
qu’il a son nom Michel de Villeneuve Docteur en
Médecine âgé de quarante deux ans ou
environ, natif de Tudelle au Royaume de Navarre, qui est une
cité sous l’obéissance de
l’Empereur, à présent habitant
à Vienne, sont passées douze ans ou environ. Interrogé
là ou il a demeuré depuis que sorti de son pays,
dit qu’il y a environ vingt sept ou vingt huit ans, quelque
temps devant que l’Empereur parti d’Espagne pour
aller coroner, il se mit au service du Confesseur de
l’Empereur nommé de Quintaine, le dit
Répondant étant lors seulement
d’âge de quatorze ans, avec lequel Confesseur il
s’en alla à la suite de l’Empereur en
Italie où il vit le dit couronnement dans Bologne, Et aurait
suivi en Allemagne avec le dit Quintaine, et dit qu’il
demeura environ un an au dit Allemagne, et depuis la mort du dit
Quintaine demeura tout seul sans Maître, et de là
s’en vint à Paris et demeura au Collège
de Calvi quelque temps, et puis après alla lire les
Mathématiques au Collège des Lombards, et en
après s’en vint de Paris à Lyon
là où il demeura quelque temps, et de
là en Avignon et d’Avignon tourna à
Lyon, et de Lyon à Charlieu, là où il
demeura pratiquant là trois ans en l’art de
Médecine, et de là s’en revint
à Lyon et là trouva Monseigneur de Vienne, et
Monseigneur de Saint Maurice qui le firent venir à Vienne
où il a demeuré jusqu’à
présent. Interrogé s’il a fait imprimer
quelques Livres : dit qu’il fit imprimer
à Paris un Livre intitulé, Syroporum Universa
ratio ad Galeni censuram, et aussi un autre petit Livre
intitulé, Apolagetica discentatio pro Astrologia, et un
autre intitulé, In Leonantium Fussinum Apologia pro
Symphoriano Campegio, et les Annotations de la Géographie de
Ptolémée : et dit n’avoir fait imprimer
autre Livre par lui composé, bien confesse t-il en avoir
corrigé plusieurs, sans toute fois
y avoir
ajouté ou diminué aucune chose du sien. Et sur ce
lui avons montré deux feuilles de papier imprimés
de deux côtés et quelques écritures
à la main aux marges lui remontrant qu’il y avait
quelque propos à la dite Ecriture de la main qui pouvait
scandaliser, mais toute fois que celui qui l’a
écrite et faite la peut interprétée et
dire comme il
l’entend, et à cette cause lui avons
demandé comme il entend un propos qu’il y a
là dedans où il y a : Justiscantur ergo parvuli
sine Christi fide, prodigium, monstrum doemonum, lui remontrant que
s’il entendait que les petits Enfants par la
Régénération n’eussent la
grâce de Jésus Christ plus parfaitement
qu’ils ne participent le péché
d’Adam par la génération terrestre,
serait faire injure à Jésus Christ, lui demandant
qu’il nous déclare comme il l’entend :
Et à ce a répondu qu’il croit fermement
que la grâce de Jésus Christ venue par la
Régénération du Baptême
surmonte le péché d’Adam, comme dit
Saint Pol ad Romanos quinto, ubi abundavit delictum superabundavit
gratia, et que les petits enfants par le Baptême sont
sauvés sans foi acquise, ayant toutefois le foi
infusée par le Saint Esprit. Et sur ce lui avons
remontré qu’il faut corriger quelques paroles qui
sont au dessus des feuilles écrites de la main, ce
qu’il nous a promis de faire, nous disant que de prime face,
il ne peut pas connaître si c’est sa lettre ou nom,
pour la longueur du temps quelle est écrite, mais toutefois
après avoir regardé de plus près, dit
qu’il pense bien l’avoir écrite, et en
ce qu’il sera trouvé contre la foi, il le soumet
à le détermination de notre Mère
Sainte Eglise, de laquelle il n’a jamais voulu ni veut en
départir. Et si aucune chose y sont écrites, dit
qu’il les a écrites
légèrement par manière de disputation
et sans y bien penser. Et depuis a voulu encore voir plus diligemment
ce qu’il avait écrit aux deux feuilles dessus
dites, et nous en donner son intelligence et interprétation,
ce qu’il a fait et écrit de sa main sur les dites
feuilles, nous disant que s’il y a autre chose qui soit
trouvée mauvaise et suspecte de quelque fausse doctrine, en
lui remontrant, il est prêt à la corriger. Et
à ce que les dites deux feuilles ne soient
variées, nous ne les avons faites (Il
y a faute aussi, on doit le lire, nous les avons faits parapher par le
Greffier, &tc..,) parapher par le Greffier et par le dit de
Villeneuve, et sont cotées pagina 421. 422. 423. 424 : et le
titre est de Batismo caput XVII. Et après ses dites
Réponses contenant trois feuillets le présent
inclus, nous les avons barré en sa présence, et
s’est souligné Michel de Villeneuve."
"Monsieur mon cousin, quand, je vous écrivis la
lettre que vous avez communiquée à ceux qui y
étaient taxé de nonchalance, je ne pensais point
que la chose devait venir si avant. Seulement mon intention
était de vous remontrer quel est le beau zèle et
dévotion de ceux qui se disent piliers de l'Eglise, bien
qu'ils souffrent tel désordre au milieu d'eux, et cependant persécutent
si durement les pauvres Chrétiens qui
désirent de suivre Dieu en simplicité. Pour ce
que l'exemple était notable et que j'en étais
averti, il me sembla que l'occasion s'offrait d'en toucher en mes
lettres selon la matière que je traitais. Or puisque vous en
avez déclaré ce que j'avais entendu
écrire privément à vous seul, Dieu
veuille pour le mieux que cela profite à purger la
Chrétienté de telles ordures, voire de pertes si
mortelles. S'ils ont tant bon vouloir de s'y employer comme vous le
dictes, il me semble que la chose n'y est pas trop difficile encore que
ne vous puisse fournir pour le présent de ce que vous
demandez à savoir du Livre imprimé : car je vous
mettrai en main plus pour le convaincre, à savoir deux
douzaines de pièces écrites de celui dont il est
question, où une partie de ses
hérésies est contenue. Si on lui mettait au
devant le Livre imprimé il le
pourrait renier, ce qu'il ne
pourra faire de son écriture. Par quoi les gens que vous
dictes ayant la chose toute prouvée, n'auront nulle excuse
s'ils dissimulent plus ou différent à y pourvoir.
Tout le reste est bien par deçà tant le gros
Livre que les autres traités écrits de la
même main de l'Auteur, mais je vous conseillerai une
chose que j'ai eu
grand peine à retirer ce que je vous envoyé de
Monsieur Calvin, non pas qu'il ne désire que tels
blasphèmes exécrables ne soient
réprimés, mais pour ce qu'il lui semble que son
devoir est, quant à lui qui n'a point de glaive de justice,
de convaincre plutôt les hérésies par
doctrine, que de les poursuivre par tel moyen, mais je l'ai tant
importuné, lui remontrant de reproche de
légèreté, qui m'en pourrait advenir
s'il ne m'aidait, qu'en la fin il s'est accordé à
me bailler ce que vous verrez. Au reste j'espère bien quand
le cas se démènerait à bon escient par
delà avec le temps recouvrer de lui une rame de papier ou
environ, qui est ce que le Galand a fait imprimer. Mais il me semble
que pour cette heure vous êtes garni d'assez bon gain et
qu'il n'est mystère d'avoir plus pour le saisir de sa
personne et lui faire fon procès. Quant de ma part je prie
Dieu qu'il lui plaise ouvrir les yeux à ceux qui discourent
si mal, afin qu'ils apprennent de mieux juger du désir
duquel nous sommes meus, Et pour ce qu'il semble bien par votre lettre
que vous ne voulez plus entrer au propos que vous m'aviez tenu par
ci-devant, je m'en déporte aussi pour ne vous point
fâcher, espérant néanmoins que Dieu en
la fin vous fera, bien sentir que je n'ai point pris à la
volée le parti que je tiens, me recommandant à
votre bonne grâce, priant, Dieu vous tenir en la sienne, de
Genève ce 26, Mars."
"Du sixième dudit mois d’avril ; Nous
Inquisiteurs et Vicaires susdit nous sommes transportés aux
prisons du Palais Delphina, et avons fait venir devant nous le
susnommé M. Michel de Villeneuve, lequel après le
serment par lui fait sur les Saintes Evangiles de dire la
vérité, a été par nous
interrogé comme s’ensuit.
Premièrement, comme il
entendait un propos d’une Epître d’un
cahier intitulé Epistola XV, là où il
donne intelligence de la foi vive et de la foi morte, et pourtant que
la dite Epître nous semble être bien Catholique et
contraire aux erreurs de Genève, la lui avons fait lire, et
après l’avoir lue, nous lui avons
demandé comme il entendait ces mots : Mori autem sensim
dicutur in nobis fides quando tolluntur Vestimenta. Qui nous a
répondu que Vestimenta fidei sunt opera Charitatis et
virtutis.
Secondement, lui avons
montré une autre Epître intitulée XVI,
qui est De Libero arbitrio contre ceux qui mettent Servum arbitrium,
laquelle semblablement il a lu et nous a dit telles paroles avec
expression de larmes. Messieurs je veux vous dire la
vérité. Comme ces Epîtres ont
été écrites du temps que
j’étais en Allemagne, il y environ vingt cinq ans,
fut imprimé en Allemagne un livre d’un
nommé Servetus Espagnol, et autrement je ne sais pas duquel
lieu d’Espagne il était, et aussi je ne sais pas
là où il demeurait en Allemagne, fort
qu’il a oui dire qu’il était
à Aganon (C'est-à-dire Haguenau,)
là où l’on dit que le livre avait
été imprimé, et est la dite ville de
Aganon à quatre lieux de Strasbourg : Et que
après avoir lu en Allemagne le dit livre, lui
étant bien jeune environ de quinze à dix sept
ans, il lui sembla que disait bien ou mieux que les autres. Toutefois
tout cela laissé en Allemagne s’en vint en France
sans apporter livres quelconques, seulement ayant intention
d’étudier à la Médecine et
aux Mathématiques, comme il a fait toujours depuis,
toutefois ayant omis estimer Calvin à aucun qui disait
qu’il était homme Savant, selon la
curiosité qu’il avait, voulut lui
écrire sans le connaître autrement, et de fait lui
écrivit le priant que cela fut entre lui et moi seulement
fub figillo secreti et comme fraternelle correction, pour voir si lui
me pourrait ôter de mon opinion ou moi à lui de la
sienne, car je ne pouvais adhérer à son dire, et
fus cela lui proposais certaines questions gravis disputationis, et lui
me fit réponse, et voyant que mes questions
étaient à ce que Servetus avait écrit,
il me répondit que c’était moi
même Servetus, à quoi je lui tournis
réplique que combien que je ne le susse point, toutefois
pour disputer avec lui j’étais content de prendre
la personne de Servetus et lui répondre comme Servetus, car
je me souciais de ce qu’il pourrait penser de moi, mais que
seulement nous puissions débattre nos opinions, et sus ces
termes nous envoyâmes des Epîtres l’un
à l’autre jusqu’à nous piquer
et injurier. Et ce voyant je le laissais, et à bien dix ou
environ que je ne lui ai rien écrit ni lui à moi,
protestant devant Dieu et vous Messieurs que je n’ai jamais
eu vouloir ni de dogmatiser, ni de soutenir rien de cela en ce qui se
pourrait trouver contre l’Eglise ou la Religion
Chrétienne.
Et quand à la tierce Epître
qui est XVII du Baptême des petits enfants, dit
qu’il a été autrefois en cette opinion
qu’il pensait que Parvuli carnis non erant capaces
donispiritûs, toutefois qu’il a laissé
tout cela il y a longtemps et se veux ranger à ce que
l’Eglise tient.
Et
puis après lui avons montré une autre
Epître en intitulé XXVII, laquelle semblablement
il a reconnu et dit l’avoir écrite en disputant
pour la part du dit Servetus, non point que lui y veuille
adhérer ni croire cela, mais que
seulement pour voir ce que le dit Calvin penserait ou saurait dire
à l’encontre, et l’argument de la dite
Epître est de Trinitate et Generatione Filii Dei, selon la
matière du livre du dit Servetus.
Et
après aussi lui avons montré une autre
Epître intitulée XXVIII, là
où in dispute contre Calvin de Carne Christi
glorifacatâ, quoe absorbetur à gloriâ
divin tatis, plus pleinement et amplement qu’à la
Transfiguration, et qu’il s’était
adressé au dit Calvin pourtant qu’il
était en lieu là où il a plus grande
liberté de dire tout ce qu’il pense et de me
répondre à tous mes interrogats. Signé
Michel de Villeneuve.
Dudit jour sixième d’avril par
devant nous Inquisiteurs de la foi et Vicaire
Général susdits, et nous Antoine de la Cour
Vibailli de Viennois susnommé,
Réappelé le dit de Villeneuve : et avoir
prêté semblable serment que dessus, et que lecture
lui a été faite de ses réponses ce
aujourd’hui faites et ci-dessus écrites auxquelles
a persévéré, et dit icelle contenir
vérité, et a soussigné les deux
carnets des Epîtres dont est faite mention ès
susdites réponses lesquelles il a paraphées et
aussi les avons fait parapher à notre Greffier ne varientur.
Et ce fait, lui avons montré et mis
entre les mes mains un cahier de quatorze Epîtres contenant
dix feuilles, et lui avons remontré que nous trouvons
quelque chose écrit la dedans de quoi il est requis
qu’il nous en réponde, et après les
avoir tenues et vues, nous a dit que sont quatorze Epîtres
qu’il avait, longtemps à, écrites
à Calvin pour entendre de lui ce qu’il lui en
semblait et pour manière de disputation, comme il dit par
ci-dessus, sans vouloir aucunement soutenir tout ce qui est
écrit en elles, sinon tant que sera approuvé par
l’Eglise et par Messieurs les Juges, et quand au contenu des
dites Epître il est prêt de nous en
répondre quand il nous plaira sur un chacun chef ou article
le interroger, ce que lui avons promis de faire, et après
avoir fait quelques extrait des principaux points là
où il nous semble qu’il y a erreur contre la foi.
Et cependant avons fait parapher le dit cahier contenant dix feuilles
et quatorze Epîtres, et au commencement est écrit
en titre, Michaëlis Epistoloe quatuordcim, et à la
narration Jesum illum Nazarenum, et à la fin est écrit Utinam in Christo
Valeas et hoc diligentius mediteris amen.
Et ainsi
que dedans a été par nous soussigné
Inquisiteur, Vicaire, Vibailli, procédé,
Frère Mathieu Ory, Inquisiteur
Général, Arzelier Vicaire, de la cour Vibailli et
Juge Delphinal."
Après le second Interrogatoire, Servet
envoya Perrin
au Monastère de Saint Pierre demander au Grand Prieur,
s’il lui avait apporté les trois cent
écus qui lui étaient dus à la
côte S. André, et le Grand Prieur lui vint
remettre cette somme. Elle était perdue pour Servet, s’il
eût attendu une heure plus tard, car l’Inquisiteur
envoya dire au Geôlier, que l’on ne
permit point M. Michel de Villeneuve parler à personne sans
licence, et que l’on se prit garde de lui.
Les
soupçons de l’Inquisiteur
n’étaient que trop fondé. Il y a avait
dans la prison un jardin avec une plate forme qui regardait sur la cour
du Palais où l’on rend la justice. Au dessous de
la plate forme était un toit, d’où
l’on pouvait descendre au coin d’une muraille et de
se jeter dans la cour. Quoique le
jardin fût toujours soigneusement fermé, on en
permettait quelque foi l’entrée à des
prisonniers au dessus du commun, fait pour le promener, ou pour
d’autres nécessités.
Servet, y était
entré la veille, et avait tout bien examiné. Le 7
d’avril il se leva à quatre heures du matin, et
demanda la clé au Geôlier, qui allait faire
travailler à ses vignes. Ce bon homme le voyant en bonnet de
nuit et en robe de chambre, ne soupçonna nullement
qu’il fût tout habillé, ni
qu’il eût son chapeau caché sous la
robe. Il lui donna la clé, et sortit quelques temps
après ses manœuvres. Lorsque Servet
les crut assez éloignés, il laissa au pied
d’un arbre son bonnet de velours noir et la robe de chambre
fourrée, sauta de la terrasse sur le toit et parvint jusque
dans la cour, sans se faire le moindre mal. Il gagna promptement la
porte du pont du Rhône, qui n’était pas
éloignée de la prison, et passa dans le Lyonnais,
ainsi que le déposa une paysanne qui l’avait
rencontré, mais qu’heureusement pour lui, on
n’interrogea que trois jours après. Il se passa
plus de deux heures avant que l’on
s’aperçoit de son évasion. La Femme du
Geôlier en fut averti la première, et fit cent
extravagances, qui marquaient son désespoir. Elle
s’arracher les cheveux, battit les domestiques, ses enfants,
et tous les prisonniers qu’elle rencontra, et la
colère lui faisant braver le péril, elle courut
sur les toits des maisons voisines, pour tâcher de
découvrir le fugitif. Les Juges firent de leur
côté tout ce qui dépendait
d’eux en pareille occasion. Le Vibaillis donna ordre que les
portes fussent fermées, et gardées cette nuit
prochaine et les suivantes. Après les proclamations
à son de trompette, on fit des perquisitions exactes dans
presque toutes les maisons de
même qu’à Sainte Colombe. On
écrivit aux Magistrats de Lyon et des autres villes
où l’on présuma que Servet aurait pu chercher un
asile On n’oublia pas de s’informer s’il
avait de l’argent en banque, et tous les papiers, meubles et
effets furent inventoriés et mis à la main de la
Justice.
On croit communément dans cette ville de
Vienne, que le Vibaillis étant intime ami de Servet, qui avait
guéri sa fille unique d’une dangereuse maladie, ce
Magistrat favorisa son évasion. Chorier,
l’historien du Dauphiné, insinue quelque chose
d’approchant, lorsqu’il dit : Villeneuve
fut fait prisonnier comme suspect pour la Religion, si est ce que son
savoir et ses amis l’entirèrent. (Chorié.
Etat politique du Dauphiné, T. i. p. 335.)
Je ne puis même dissimuler, que quand la procédure
faite par le Grand Vicaire dans les prisons Royales, après
la fuite de Servet, le geôlier
commence par avouer qu’il a donné la
clé du jardin à M. Michel
Servet de Villeneuve, mais le reste de la
déposition est en blanc. Il semblerait par là,
qu’il y avait quelque mystère, qu’on a
voulu ensevelir sous un éternel silence. Ce ne sont
cependant que de simples soupçons, qui ne peuvent donner
aucune atteinte à la mémoire d’un
Magistrat, qu’on a toujours reconnu pour être
scrupuleusement attaché à ses devoirs.
Supposé même qu’il eût voulu
s’en écarter dans cette occasion, je doute fort
qu’il eût osé l’entreprendre.
C’était trop s’exposer au ressentiment
du Cardinal de Tournon, (Tous les historiens
s'accordent à nous représenter le Cardinal de
Tournon comme le fléau de l'hérésie.
Il fut publier les Edits les plus rigoureux contre les Novateurs. Il
établi à Paris une chambre ardente, qui
était proprement une Inquisition, et ordonna à
tous les Tribunaux du Royaume de poursuivre les nouvelle erreurs comme
autant crime d'Etat. L'ardeur de son zèle l'emporta si loin
qu'il fit brûler tous les hérétiques,
qui eurent le malheur de tomber entre ses mains. Son dernier Historien,
le P. Fleury
Jésuite à tacher de le justifier
là-dessus et même à l'égard
du massacre de Mérindol et de
Cabrières. Dans la suite, le Cardinal se repentit de sa trop
grande sévérité, et il employa contre
l'erreur que les armes de la persuasion. Il est certain que le Cardinal
agissait plus par amour pour
le bien du Royaume que par haine pour le parti Protestant, puisqu'il
est impossible de rien innover dans la Religion, sans troubler la
tranquillité publique. C'est la réflexion
judicieuse de M. d'Auvigny, qui ajoute avec raison
que dans les plus grands excès de zèle du
Cardinal pour l'Orthodoxie, on reconnu toujours sa droiture et son
équité. D'Auvigny, vies des Hommes Illustres de
France, T.II. p. 244 et 255,) qui comme tout le
monde sait, se montrait inexorable, quand il était question
de punir un hérétique. On verra ci-dessus par le
propre témoignage de Servet,
que le Geôlier ne fut pas complice de la fuite. Il est
seulement prouvé par la procédure,
qu’une des servantes du Geôlier avait dit
à Benoît Perrin en présence de
plusieurs personnes : Laquais allez dire à votre
Maître, qui est la haut dans jardin, qu’il se sauve
par derrière le jardin. Interroger sur ce fait,
Perrin l’avoua ingénument, mais il protesta en
même temps que lorsqu’il entra dans le jardin, son
Maître s’était
déjà évadé.
Le reste de mois d’avril se passa
à faire un nouvel examen des livres, papiers et lettres de
Villeneuve et d’Arnollet et à copier les
Epîtres adressées à Calvin, dont les
originaux furent déposés au Greffe de
l’officialité.
Le 2 mai, l’Inquisiteur étant
averti que dans une maison écartée, il y a avait
deux presses, qui n’étaient point
spécifiées dans les réponses
personnelles d’Arnollet, il s’y transporta avec le
Grand Vicaire et le Vibaillis. Ils y trouvèrent trois
garçons d’imprimerie, Thomas
de Staton,
Jean du Bois et Claude
Papillon. L’Inquisiteur, avant de les
interroger, leur dit qu’ils n’avaient pu ignorer,
que depuis les procédures commencées contre le
Maître et Michel de Villeneuve, il était enjoint
à toutes personnes, sous peine d’être
traitées comme hérétiques, de
révéler ce qui concernait le livre
composé par Villeneuve, sorti de l’Imprimerie
d’Arnollet, qu’il y avait preuve qu’eux
Compositeurs avaient travaillé à ce livre :
qu’on les exhortait de dire sincèrement la
vérité, et s’ils avaient failli,
d’en demander grâce, et que les Juges
n’entendaient point la punition mais seulement la correction.
Ces ouvriers extrêmement effrayés, se mirent
à genoux : et Straton prenant la parole pour les autres, dit
qu’ils avaient imprimés un gros in 8°,
intitulé, Christianismi Restitutio, et
n’avaient jamais su qu’il contenait Doctrine
hérétique, mais seulement l’avaient oui
dire depuis que le procès était
commencé : qu’ils avaient besogné
depuis la Saint Michel dernière jusqu’au 3 de
janvier, que le dit livre avait été fini
d’être imprimé : qu’ils
n’avaient osé en donner
révélation aux Juges, de peur
d’être brûlés :
qu’au surplus ils demandaient grâce et se
remettaient à leur miséricordes. Il
ajoutât que M. Michel de Villeneuve avait fait imprimer le
dit livre à ses dépends, et en avait
corrigé les épreuves : que par son ordre, lui
Straton on avait envoyé le 13 de janvier cinq balles
à Pierre Merrin fondeur de Caractères, demeurant
à Lyon près Notre Dame de Confort.
Les Juges, charmés de cette
découverte, furent sur le champ l’annoncer
à l’Archevêque de Vienne, et le
Prélat en donna avis au Cardinal de Tournon. Le lendemain,
l’Inquisiteur et le Grand Vicaire partirent pour Lyon. Leur
premier soin fut d’aller d’interroger Pierre
Merrin. Il leur dit, sans rien déguiser, qu’il
avait quatre mois ou environ, qu’il reçut par la
barquette de Vienne cinq balles avec cette adresse : de la part de
Michel de Villeneuve Docteur en Médecine soient remises les
présentes balles à Pierre Merrin fondeur de
lettres près Notre Dame de Confort : que le même
jour, un Ecclésiastique de Vienne, nommé Jacques
Charmier, lui vint dire de la part dudit Villeneuve, de garder les
balles, jusqu’à ce que l’on vint les
retirer, et que ce temps là, il n’a eu de
nouvelles dudit Villeneuve, ni vu personne de sa part pour retirer les
balles, et qu’il n’a jamais su si
c’était du papier blanc ou livres
imprimés.
Après avoir pris la
déposition, l’inquisiteur et le Grand Vicaire
firent enlever les cinq balles, et revinrent à Vienne,
où elles furent mises dans une des chambres de
l’Archevêché. Jacques Charmier, fut
ensuite interrogé. Il nia constamment de n’avoir
jamais su ce que contenaient les balles, qu’il
était aller recommander à Pierre Merrin, mais ses
grandes liaisons avec Michel de Villeneuve le rendant très
suspect, on le condamna quelque temps après à
trois ans de prison.
Le 10 mai, l’Inquisiteur fit un Extrait
des principales erreurs du Christianismi Restitutio,
pour en faire plus aisément telles censures que de raison.
Au mois de Juin, le Procès de Servet étant
suffisamment instruit, le Vibaillis prononça la sentence
conformément aux conclusions du Procureur du Roi.
"Entre le Procureur du Roi Daulphin
demandeur en crime d’hérésie
scandaleuse, et dogmatisation, composition de nouvelles doctrines et
livres hérétiques sédition, schisme,
perturbation de l’union et repos publique,
rébellion et désobéissance aux
ordonnances faites contre les hérésies,
effraction et évasion des prisons Royales Delphinalles
d’une part, et M. Michel de Villeneuve Médecin,
par ci devant prisonnier aux prisons du Palais Delphinal de Vienne, et
à présent fugitif, accusé desdits
crimes, d’autre.
Veu par nous les pièces justificatives
des dites hérésies, mêmes les
Epîtres et Ecritures de la main dudit Villeneuve,
adressées à M. Jehan Calvin Prêcheur de
Genève et par le dit de Villeneuve reconnaît, les
réponses, confessions, et négations, les
réponses et autres procédures concernant
Balthazard Arnoullet Imprimeur, certaines balles et livres
imprimés desquels l’intitulation est Christianismi
Restitutio, les témoins examinés sur ce que le
dit de Villeneuve aurait composé et fait imprimer le dit
livre à ses dépends, les rapports des Docteurs en
Théologie et autres personnes notables sur les erreurs
contenus au dit livre et Epîtres, et lesquelles erreurs et
hérésies sont d’ailleurs manifestes par
la lecture d’eux, actes faites sur
l’évasion des prisons et diligence
d’appréhender le dit Villeneuve, ajournement
à trois brefs jours et défauts sur ceux obtenus,
recollement des témoins, conclusions définitives
dudit Procureur du Roi Dauphin, et out ce qui a
été remis par devant nous, le tout
considéré, nous avons dit et disons les dits
défauts avoir été bien et
dûment obtenus, pour le profit desquels nous avons forclos et
forcluons le dit de Villeneuve de toutes exceptions et de sens,
déclaré et déclarons atteint et
convaincu des cas de crimes à lui imposé pour
réparation desquels nous l’avons
condamné et condamnons, à savoir pour le regard
de l’amende pécuniaire en la forme de mille livres
tournait d’amende envers le Roi Dauphin. Et à
être incontinent qu’il sera
appréhendé, conduit sur un tombereau avec ces
livres à jour prochain de marché de la porte du
Palais Delphinal par les carrefours et lieux accoutumés
jusqu’au lieu de la Halle de la présente
citée et subséquemment en la place
appelée le Charneve, et y être
brûlé tout vif à petit feu, tellement
que son corps soi mis en cendre. Et cependant sera la
présente sentence exécutée en effigie
avec laquelle seront les dits livres brûlés. Et si
l’avons condamné et condamnons ès
dépends et frais de Justice, desquels nous
réservons la taxe, déclarant tout et chacun de
ses biens acquis, et confisqués au profit de qui
appartiendra, les dits frais de justice et amande sur ces biens au
préalable livrés et payés. De la Cour
Vibaillis et Juge Delphinal. Gratet Assesseur.
Putod
Assesseur. Duprat Assesseur. A. de
Bais Assesseur.
Beraud
Assesseur. Philip. Morel Assesseur. Danptesieu
Assesseur. Bertier Assesseur. Décourt Assesseur. Lois
Morel Assesseur. Chritosle Assesseur.
Publiée la dite Sentence en plein Jugement à
L’audience au dit Procureur de Roi Dauphin, Nous Vibaillis et
Juge susdit séant dans l’auditoire du Palais
Delphinal de Vienne, le dix septième jour du mois de juin
l’an mille cinq cent cinquante trois. Présents
à ce M. Philibert Gollin, Alexandre
Roland, Claude Magnin, Charles
Verdoney, Pierre des Vignes, et plusieurs
autres Praticiens de Vienne illec étant et moi Greffier
soussigné, Chasalis.
Dudit jour environ l’heure de midi
après que l’Effigie dudit Villeneuve aurait
été faite au devant du dit Palais Delphinal,
icelle Effigie par François Berode
Exécuteur de la haute Justice, lequel l’on a
envoyé quérir à ces fins,
été mise sur un tombereau avec cinq balles des
livres composés par celui-ci Villeneuve, et après
le dit tombereau chargé des dits effigie et livres a
été conduit et mené par le dit
Exécuteur de la porte du dit Palais par les carrefours et
lieux accoutumés, jusqu’au lieu de
M. de la Roche a donné cette pièce sur une copie
très fautive, et la plupart des noms propres y sont
défigurés.
La sentence des Juges
Ecclésiastiques ne fut prononcée que six mois
après celle du Vibaillis. Elle déclarait
Hérétique Michel de Villeneuve, accusé
pour raison du crime d’hérésie,
composition, et impression du Christianismi Restitutio,
ses biens confisqués au profit des Comtes de Vienne,
distrait les dépenses de Justice, ordonnant au surplus que
tous les livres du dit Villeneuve que l’on pourrait trouver,
seraient brûlés. Voici la copie de cette Sentence.
Procuratoris Fiscalis sedis Archiepiscopalis Vienne
Super crimine Heresis contra Michalem Villanovanum Medicum.
Visis certis additionibus ejusden Villanovani manu
in margine duorum foloirums impressorum quorum superscriptio est de
Baptismo, una cum decem & Septem Epistoli ad Johannen Calvinum
descriptis & pereundem Villanovanum recogniti, suis
Rsponsionibus coram R. Domino Mathoeo Ory Inquisitore generali
hereticoe pravitatis ac nobis Vicario generali Rni. Domini Viennensis
Archiepiscopi, de mense Aprilis nuper efluxi factis, per quas
recognovit & confessus suit easdem additiones &
Epistolas scripfisse, Inquisitione & attestationibus quibus
constrat eundem Villenovanum à Caroeribus Pallatii
Delphinalis presentis civitatis Viennoe, quibus ob crimen dictoe
heresis detinebatur, obsugisse die septimâ esusdem mensis,
ternis litteris citatoriis & excommunicatoriis per eundem R.
Dominum Inquisitorem & nos Vicarium generalem & aliis
per proefatum spectabilem dominum Vicebaillivum pro tribus edictis
concessis & debite executis, Libro Intitulato, Christianismi
Restitutio, in quo plures continentur Iractatus videlicet de Trinitate
duo, de Fide & Justitiâ Regni Christi legis justitiam
superantis & de Charitate Libri tres. De orbis perditione
& Christi reparatione Liber Primus, de circuncisione
verâ cum reliquis Christi & Anti-Christi misteriis
omnibus jam completis, Liber secundus, de Misteriis Ecclesioe Christi
& eorum efficaciâ Liber tertitus, de Ordine
misteriotum & Regenaration Liber quatus, de Msterio Trinitatis
& Veterum disciplinâ ad Philippum Melanctonem
Aplogia. Visis insuper attestationibus in processu contra Balthasardum
Arnoullet super impressions dicti Libri & in processus dicti
Villanovanum repetitis, quibus constat ipsum Villanovinus dictum Librum
composuisse atque suis sumptibus & mandato à dicto
Arnoullet & suis servitoribus excusum & impressum
suisse usque ad Octinginta Volumina, & in oedem Libro
proedictas decem & septem Epistolas ad Jehannem Calvinum
descriptas cum aliis usque ad numerum triginta esse insertas, Atque
censurâ per proedictum dominum Inquisitorem
subsignatâ de pluribus erroribus in eodem Libro assertis,
aliâque censurâ per Venerabiles &
Retigiofos viros nos Laurentium Molaris Priorem Proedicatorum Viennoe
& Vicarium poesati R.Domini Inquisitoris, Thoman Hochard
Conventûs Carmelitarum Vienne SacroeTheologieDoctores,
Jahannem Ferretum Fratrum Minorum Conventûs Sanctoe Columboe
Gardianum, per quam in Consilio Proesati Reverendiddimi Domini
Viennensis Archiepiscopi vocati censuerunt plures blasphemias &
heresie proesertim in quinque Libris & Duobus Dialogis
deTrinitate & in secundâ & tertiâ
Epsitolis proedictis & Apologiâ ad Melanctonmem
contra divinam & Sanctam Trinitatem & in Libris de
Misrteriis tria dumtaxat esse Apostolatus efficacia Misteria, &
in Libro primo Baptismun Infantilus & pueris non prodesse
eundem Villanovanum asseruisse ac auctoritatem summi Pontificis
& totius Ecclesioe damnasse, & in Libro tertio de
Misteriis multa nefanda de Missâ & Altaris Misterio
scripsisse atque omnes Ecclesiasticos ritus contempsisse &
denique omnibus suis Libris supra scriptis quamplurima
narrata & asserta erronnea, nefanda scripta esse, exquibus
constat dictum Villanovanum maximun suisse hereticum. Visis denique
proesati Proauratoris Fiscalis conclusionibus diffinitivis &
aliis totirus causoe merititis, Igitur de consilio. Rmi. Domini
Archiepiscopi & Egregiorum Virorum Actessorum subscriptorum,
maturâ habitâ de iberatione & cunctis
aceuratè perpensis ex proemissis & aliis actis
& processu refultantibus, dictum Michaelem Villanovanum
hereticum atque bona ejusdem suisse & esse Dominis Comitibus
Viennoe consiscata declaravimus & declaramus, detractis
judicialibus expensis factis & siendis, in quibus ipsum
condemnamus taxâ nobis salva ordinando insuper omnes
& quoscumque Libros Proedictos per eundem Villanovanum
compositos ultra jam combustos sore & esse, ubicumpe reperiri
possint comburendos atque ejusdem Villanovanum
& Balthasardi Arnoullet proedati processûs
attentâ eausoe connexitate simul sore jungendos. Arzelerius
Vicarius generalis. Molaris Inquisitoris Vicarius. Steph. Rolandus
officialis Accessor. Bus Prior Carmelit. Lugduni Accessor.
Lata & lecta suit hujus modi supra scrita
Sententia per proefatum Rdum. Dominum Vucarium generalem die sabbathi
vicesimâ tertia menfis decembris anno Domini millesimo
quigentesimo quiquagefimo tertio. In Auditorio Curioe
Officialatûs Vienne in proesentiâ quoque dicti
Procuratoris Fiscalis sedis Archiepiscopalis Vienne diffinitionem
petentis, proesentibus in premissis Magistris Alexandro Rolandi, Claude
Magnini, Carolo Verdoney, Humberto Ferronis, Johanne Royer, &
puribus aliis Procuratoribus et Praticariis Viennoe ibidem Judicio
astantibus & me subsignato premissa récepi. Besset.
Servet ne trouvant point de
retraite assurée, forma le dessein de passer dans le Royaume
de Naples, pour y exercer la profession de Médecin. La
crainte d’être découvert par les
Catholiques, lui fit prendre la route de Suisse plutôt que
celle du Piémont, et il arriva à
Genève, où il se tint caché pendant un
mois, en attendant une commodité pour partir. Toutes ces
précautions ne purent le dérober à la
haine de Calvin. Ce Réformateur le
déféra au premier Syndic, et Servet
fut arrêté et mis en prison le 13 du mois
d’août. Calvin ne voulut pas de rendre sa Partie,
parce que, selon les lois de Genève, il aurait
été obligé de ses soumettre
à l’emprisonnement avec
l’accusé. Il commit ce soin à un
nommé Nicolas de la Fontaine,
étudiant en Théologie, qui lui était
entièrement dévoué, et se contenta de
le diriger dans toutes ses poursuites.
Le 14 août, de la Fontaine produisit 38
articles, qui avaient été dressés par
Calvin, sur lesquels il demanda que Servet
fût interrogé. La plupart concernaient sa
Doctrine, et on employa, pour le convaincre
d’hérésie, divers passages de ses
livres tant imprimés que Manuscrits. Mais on insista
particulièrement sur les injures qu’il avait dites
à Calvin, article délicat, qui ne pouvait que le
rendre plus criminel dans l’esprit de ses juges.
Après que Servet
eut répondu aux 38 Interrogatoires, de la Fontaine
présenta une requête au Conseil, par laquelle il
exposait, qu’ayant fait par amour du bien public, partie
criminelle à Servet, à cause des
troubles qu’il avait excités dans la
Chrétienté, et des calomnies qu’il
avait répandu contre les vrais serviteurs de Dieu, et en
particulier contre M. Calvin, duquel lui de la Fontaine
était obligé de maintenir l’honneur,
Calvin et tant son pasteur, il priait le Conseil de faire
répondre Servet, plus
précisément qu’il n’avait
fait, aux 38 articles : après quoi, cette affaire
étant publique, d’en remettre la poursuite au Procureur
Général, en élargissant le suppliant
des prisons, et le déchargeant de sous dépends,
dommages et intérêts.
Le Conseil continua les Interrogatoires en
présence de Calvin et des autres Ministres, et peu de jours
après, le Procureur Général se rendit
insistant, et de la Fontaine fut mis en liberté sous la
caution du frère Calvin. Comme les accusateurs de Servet
avaient juré sa perte, ils ne se faisaient aucun scrupule de
lui supporter des crimes imaginaires, et ses réponses aussi
bonnes qu’elles fussent, étaient
Tournés en preuves contre lui. Je n’en rapporterai
qu’un seul exemple. On produisit un passage de la première Edition de
Ptolémée, où il est dit dans les notes
qui accompagnent la description de la Palestine, que l’on a
eu tort de faire de si grande éloges de la
fertilité de ce pays là, puisque les voyageurs
assurent que c’est une contrée tout à
fait stérile, par là, on prétendait
prouver, que Servet ayant parlé
d’une manière si injurieuse de Moïse, il
était Athée, ou pour le moins Déiste.
Accusation très mal fondée, puisque Servet
avait donné la description de la Judée mot pour
mot, telle qu’on la trouve dans le
Ptolémée, imprimé à
Strasbourg, il la retrancha de la seconde Edition
dédiée à Pierre Palmier. Il lui
était donc bien facile de se justifier, en disant
qu’il n’était pas l’auteur de
ce passage, et que dans la suite, il l’avait
supprimé. Il le dit effectivement, et ajouta, pour
éviter toute chicane, qu’il ne
s’agissait nullement de Moïse, mais des
Géographes modernes. L’animosité et la
mauvaise foi de ses ennemis lui firent un nouveau crime de ses moyens
même de justification. "Au commencement dit Calvin, (Traité
Théologique de Calvin. P 236,) il gronda entre ses
dents que cela n’était point de lui, mais il fut
bien aisé de lui clore la bouche : car par ce moyen il
était convaincu d’être un affronteur,
s’étant attribué ce qui
n’était pas sien. Il fut donc contraint de
maintenir un tel blasphème, disant qu’il
n’y avait que bien. Alors on lui demanda qui c’est
qui avait ainsi prêché la bonté de la
Terre de Judée, sinon Moïse. Voire, dit-il, comme
si d’autres n’en avaient point écrit
aussi bien. Tant y a que ce vilain chien étant ainsi abattu
par si vives raisons, ne fit que torcher son museau en disant passons
outre, il n’y a point là de mal. Et combien
qu’il n’eut nulle couleur pour farder tellement
quellement sa vilenie, si est-ce qu’on ne lui put arracher un
seul mot de confession."
Le 22, du même mois, Servet
présenta une Requête aux Seigneurs Syndic et
Conseil de Genève, par laquelle il exposait, que
c’était une pratique nouvelle, inconnue aux
Apôtres et à l’ancienne Eglise, de faire
des procès criminels aux gens, au sujet de leurs sentiments
sur les dogmes de la Religion. Que
d’ailleurs, s’il était coupable
d’avoir publié certaines opinions
estimées hérétiques dans
Genève, il ne l’avait point fait, ni dans cette
ville, ni dans aucun lieu de la dépendance : Que les
questions qu’il avait traitées dans ses livres,
n’étaient point à la portée
de tout le monde, mais seulement à celle des Savants,
qu’il n’avait été en aucun
lieu du monde, séditieux ni perturbateur du repos public :
Qu’enfin, étant étranger, et ignorant
les coutumes de Genève, et la manière de parler
et procéder en jugement, il priait le Conseil de lui
permettre d’avoir un Procureur qui parlât pour lui.
Le Procureur
Général, à qui cette requête
fut communiquée, (28 août,)
remontra aux Juges, que Servet variait dans
ses réponses, qu’elles étaient pleines
de mensonges, et qu’il se moquait de Dieu, et la parole, en
alléguant, corrompant et détournant faussement
les passages de la Sainte Ecriture, pour couvrir ses
blasphèmes, et évader punition : qu’il
était dans les sentiments des Anabaptistes, qui
ôtent le droit du glaive aux Magistrats : qu’il ne
méritait pas d’avoir aucun Procureur ou Avocat,
comme il le demandait, que cela était défendu par
le droit, et qu’on l’avait jamais
accordé à de pareils séducteurs. Il
proposa en même temps 38 nouveaux articles contre Servet,
sur lesquels il demanda qu’il fut interrogé, et
qu’il répondit affirmativement ou
négativement. La plupart de ces questions de même
que 30 autres produites cinq jours au par avant par le Procureur
Général, regardaient principalement la personne,
les mœurs et la conduite de Servet.
Il y a plusieurs que des Juges moins livrés à la
vengeance de Calvin, auraient eu honte de proposer. Quoique le discours
du Procureur Général devait faire comprendre
à Servet, qu’il
n’avait point de grâce à
espérer, il n’en parut guerre plus
ébranlé que des menaces et des raisonnements
Théologique de Calvin. Après avoir
répondu à tous les Interrogatoires, il assura
qu’il persisterait dans ses sentiments, à moins
qu’on ne lui fasse voir que sa doctrine était
fausse, c’était dire sans détour
qu’il ne se rétracterait jamais. En effet qui
aurait pu opérer son changement ? La troupe des Ministres,
dont son Adversaire était toujours accompagné, ne
disait mot. Leur fonction se bornait à faire nombre et
à prodiguer des applaudissements au Patriarche de la
nouvelle Réforme. Servet n’avait donc
à disputer que contre le seul Calvin, dont il
méprisait la capacité et détestait la
personne, Comme de son plus cruel persécuteur. Ce
n’était pas là un convertisseur propre
à le faire revenir de ses égarements.
Le 31 août
les Syndics et le Conseil de Genève reçurent une
lettre du Vibaillis de Vienne et du Procureur du Roi de la
même ville, datée du 26 du même mois,
par laquelle ils les remerciaient de ce qu’ils leur avaient
fait savoir que Servet
avait été arrêté et
emprisonné à Genève. Ils les priaient
de leur renvoyer le prisonnier, afin qu’on
exécutât la sentence rendue contre lui. Leur
lettre était accompagnée d’une Copie de
cette Sentence. Cette lettre fut apportée par le Viguier ou
Capitaine du Palais Royal de Vienne. Le même jour, Servet
ayant comparu de nouveau, on fit entrer ce Capitaine, et l’on
demanda au prisonnier, s’il le connaissait, il
répondit "qu’oui et qu’il avait
été deux jours sous sa garde. Ensuite, on lui
demanda s’il aimait mieux demeurer à
Genève entre les mains de Messieurs du Conseil, ou retourner
à Vienne avec le Geôlier qui
l’était venu quérir. Servet
se jeta à terre, fondant en larmes, et dit qu’il
souhaitait être jugé par les Magistrats de
Genève : Et que Messieurs fissent de lui
tout ce qui leur plairait…"
Le Geôlier
partit de Genève, ayant obtenu une attestation, qui portait
que Servet
avait déclaré qu’il
s’était sauvé de la prison de Vienne,
sans le consentement du Geôlier. (De la
Roche vie de Servet. P. 142.)
Ce récit prouve évidemment que le Vibaillis de
Vienne ni le Geôlier n’eurent aucune part
à l’évasion de Servet.
Le premier de septembre, les Juges
ordonnèrent à Calvin d’extraire des
propositions mot à mot du Christianismi Restitution
: ils ordonnèrent en même temps que Servet y
répondait en latin. Calvin réduisit ses
propositions à 38 Articles, et le 15 du mois, on les
communiqua à Servet, qui donna sa
réponse en peu de mots. M. de la Roche observe que quelques
unes de ces propositions ne sont pas à beaucoup
près aussi hérétiques que les autres.
On les trouvent parmi les Traités de Calvin de
même que la réponde de Servet,
dont je rapporterai le commencement, parce qu’il contient le
précis de son hérésie. Eam sibi jam
authoritatem arrogat Calvinux ut instar Magistrorom Sorbonicorum
Articulos scribat, & quidvis pro-suâ libidine dammet,
nullam penitus ex sacris adducens rationem. Mentem mmean ipse aue
planè non intelligio, aut callidè alio detorquet.
Unde sagor scopum meum totum hic paucis proponere, acpro me rationes
adducere, antequam singulis ejus Artitulis respondeam.
Scopus
meus totus suit quod nomen hoc, Filius, in sacris Literis
propriètribuatur hemini filio, idque semper, ficut eidem
propriè semper tribuitur nomen Jesus, & nomen
Christus. Ad hujus probationem adduxi omnes Scripturoe logos, in quibus
penitur ea vox Fitius, qoe non accipiatur pro homine filio. Siigitur
Scripture ita semper accipit, ita & nos semper accipere oportet.
Secundam
Personam in Deitate dixi olim dictam Perfonam, eo quod esset persolanis
reproesentatio hominis Jesus Christi, hypostaticè jam olim
in Deo subsistantis, ac in ipsà Deitate relucentis. Quia
vero hoec Personoe ratio est Calvino incognita, & quia inde res
ferè tota pendet, locos hic ex aretiquiq Doctoribus adducam.
Servet
cite ici quelques passages de Tertullien, de St.
Irénée, et des
reconnaissances faussement attribuées à St.
Clément, après quoi il ajoute :
|
|
Calvin réfuta la réponse de Servet,
et fit signer sa réplique par 13 Ministres, ce qui
n’était que pour la forme, Calvin étant
le seul mobile de toute la procédure. Cette
réplique est écrite avec beaucoup
d’art, et il y a bien de l’apparence que la
manière fine dont Calvin réfuta les sentiments de
Servet,
fut extrêmement préjudiciable à cet
hérétique. Mais M. de la Roche, quoique
Protestant, ne ménage guerre Calvin, et paraît
avec raison, fort choqué des paroles qui terminent la
Réplique de ce Réformateur : Quisquiq
ergo, dit Calvin, vivè & prudenter reputabit, hune
illi [Serveto] scopum suisse agnoscet, ut luce sana doctrine
extinctâ totam religionem everteret. "C’est
là, dit l’Historien, (De la Roche Urbi
Supr. p. 156,) une
accusation tout à fait chimérique. Servet
n’a jamais pensé à détruire
la Religion. Tout homme qui entreprend de renverser la Religion
n’en a point : mais on n’a
qu’à lire les ouvrages de Servet,
et faire attention à sa conduite pour le persuader
qu’il avait beaucoup de piété. (M. de
la Roche y pense t-il de nous dire que Servet
avait beaucoup de piété, la
piété peut-elle subsister dans la foi
à laquelle Servet dérogeait
d’une manière aussi obstinée ? La
piété et
l’impiété s’excluent
l’une de l’autre du même sujet. Si M. de
la Roche avait dit que Servet avait quelque
humanité on aurait pu le souffrir.) Que l’on dise
qu’il était trop entêté de
ses sentiments, qu’il les soutenait avec beaucoup
d’aigreur et d’emportement, qu’il se
servait sans détour des termes les plus choquants, que
jamais homme n’a été moins prudent que
lui, qu’il avait des saillis d’un fouet
d’un enthousiasme : j’en conviendrai. Mais on ne
doit pas l’accuser d’avoir voulu
détruire toute sorte de Religion."
Servet ne jugea pas
à propos de répondre à la
Réplique de Calvin par un écrit
séparé. Il se contenta d’y faire des
petites Notes marginales, qui ne pouvaient que rendre sa cause
désespérée. Outre les
démentis réitérés
qu’il donne à Calvin, il l’appelle Simo
magnus, impostor, Sycophanta, nebulo, perfidus, impudens, ridiculus
mus, cacodoemon &ct. On est persuadé que Servet,
quoique naturellement emporté, fut encore excité
à vomir tant d’injures contre Calvin, par des
personnes de considération qui haïssaient ce
Réformateur.
Pendant cet intervalle, Servet
présenta plusieurs requêtes à ses
Juges, tant pour sa propre justification, que contre Calvin,
qu’il traité de Calomniateur, requérant
qu’en cette qualité, il fut puni de la peine du
talion, et que ses biens lui fussent adjurés, pour le
dédommager de ceux de Calvin lui avait fait perdre. Il
demandait d’être renvoyé au Conseil des
deux cents, et faisait en même temps une peinture touchante
des misères et des infirmités dont il
était accablé dans sa prison.
*Voir en parallèle de cet article les 3
lettres intégrales de Servet
en prison : http://voila.net/unitariens/articles/lettreservet.html
Les
Juges ne firent aucune attention à ces requêtes.
On n’en doit pas être surpris. Calvin
était si respecté des Magistrats et du peuple de
Genève, qu’il n’était pas
moins absolu dans cette ville-là, que le Pape
l’était à Rome.
C’est l’aveu ingénu de Mackensie,
Médecin Anglais, et Ecrivain Protestant, cité
dans la Bibliothèque Anglaise.
Toute
l’instruction du Procès de Servet
étant achevée, le Conseil, avant de le juger, en
envoya des copies aux Magistrats des quatre Cantons Protestants, pour
avoir le sentiment de leurs Théologiens sur cette affaire.
Ceux-ci ne tardèrent pas à le faire savoir, et
quoiqu’ils s’exprimassent d’une
manière vague et susceptible de différentes
interprétations, on ne manqua pas d’en conclure
à Genève, qu’ils approuvaient que
l’on fasse mourir Servet.
Le
28 octobre 1553, cet infortuné Médecin fut
condamné à être
brûlé tout vif. Afin d’éviter
à mes lecteurs la peine de recourir à M. de la
Roche, je vais rapporter la Sentence et le procès dont elle
est précédée. On y verra les
propositions pour lesquelles il fut jugé avec tant de
rigueur.
Procès
fait et formé par devant Nos très
redoutés Seigneurs Syndiques, Juges des Causes Criminelles
de cette citée, à la poursuite et instance du
Seigneur Lieutenant de cette dite citée,
ès dites Causes instant contre Michel
Servet de Villeneuve au Royaume d’Aragon en
Espagne. "Lequel premièrement a
été atteint d’avoir, il y a environ
vingt trois à vingt quatre ans, fait imprimer un livre
à Agnon (Haguenau,) en
Allemagne contre la sainte et individue Trinité, contenant
plusieurs et grands blasphèmes contre elle, grandement
scandaleux ès Eglises des dites Allemagnes, lequel livre il
a spontanément confessé avoir fait imprimer, non
obstant les Remontrances, et corrections à lui faites de ses
fausses opinions, par les Savants Docteurs Evangéliques des
dites Allemagnes.
Item, et lequel livre est été
par les Docteurs de ces Eglises d’Allemagne comme plein
d’hérésies, reprouvé, et le
dit Servet rendu
fugitif des dires Allemagnes, à cause du dit livre.
Item, et nonobstant cela le dit Servet
a persévéré en ses fausses erreurs,
infectant avec elles plusieurs à son possible.
Item, et non content de cela, pour mieux divulguer
et épancher son dit venin et hérésie,
depuis peu de temps en ça il a fait imprimer un autre livre
à cachette dans Vienne en Dauphiné, rempli des
dites hérésies, horribles et
exécrables blasphèmes contre le Sainte
Trinité, contre le Fils de Dieu, contre le Baptême
des petits enfants, et autres plusieurs Saints passages et fondements
de la Religion Chrétienne.
Item, a spontanément confessé
qu’en de ce livre, il appel ceux qui croient en la
Trinité, Trinitaires et Athéistes.
Item, et qu’il appel cette
Trinité un d** et monstre à trois têtes.
Item, et contre le vrai fondement de la Religion
Chrétienne, et blasphémant
détestablement contre le Fils de Dieu, a dit
Jésus Christ n’être Fils de Dieu de
toute éternité, ainsi tant seulement depuis son
Incarnation.
Item, et contre ce que dit l’Ecriture
Jésus être Fils de David selon la Chair, il le nie
malheureusement, disant de celui-ci être
créé de la substance de Dieu le Père,
ayant reçut trois éléments de
celui-ci, et un tant seulement de la Vierge, en quoi
méchamment il prétend abolir la vraie et
entière Humanité de Notre Seigneur
Jésus Christ, la souveraine consolation du pauvre genre
humain.
Item, et que le Baptême des petits
enfants n’est qu’une invention Diabolique et
Sorcellerie.
Item, et plusieurs autres points et articles, et
exécrables blasphèmes desquels le dit livre et
tout farci, grandement scandaleux, et contre l’honneur et
Majesté de Dieu, du Fils de Dieu et du Saint Esprit : qui
est un cruel et horrible meurtrissure, perdition et ruine de plusieurs
pauvres âmes, étant par sa dessus dite
déloyale et détestable doctrine trahies. Chose
épouvantable à réciter.
Item, et lequel Servet
rempli de malice de son livre, ainsi dressé contre Dieu et
sa sainte doctrine Evangélique, Christianismi Restitutio,
qui est à dire Réfutation du Christianisme, et ce
pour mieux séduire et tromper les pauvres ignorants, et pour
plus commodément infecter de son malheureux et
méchant venin les lecteurs de son dit livre, sous
l’ombre de bonne doctrine.
Item, et contre le dessus dit livre, assaillant par
lettres mêmes notre Foi, et mettant peine celle
infecté de son poison, a volontairement confessé
et reconnu avoir écrites lettres à un des
Ministres de cette citée, dans lesquelles entre autres
plusieurs horribles et énormes blasphèmes contre
notre sainte Religion Evangélique, il dit notre Evangile
être sans Foi et sans Dieu nous avons un Cerbère
à trois têtes.
Item, et davantage volontairement
confessé, qu’au dessus dit lieu de Vienne,
à cause de ce méchant et abominable livre et
opinions, il fut fait prisonnier, lesquelles prisons perfidement il
rompit et échappa.
Item, et n’est seulement
dressé le dit Servet en sa doctrine contre la
vraie Religion Chrétienne, mais contre arrogant innovateur
d’hérésie, conte la Papauté
et autre, fit que à Vienne même il est
été brûlé en Effigie, et de
ses dits livres cinq bales brûlées.
Item, et nonobstant tout cela, étant ici
ès prisons de
cette Citée détenu, n’a pas
cessé de persister malicieusement en ses dites
méchantes et détestables erreurs, les tachant
soutenir avec injures et calomnies contre tous vrais
Chrétiens et fidèles renementiers de la pure
immaculée Religion Chrétienne, les appelant
Trinitaires, Athéistes et Sorciers, non obstant les
remontrances à lui déjà depuis
longtemps en Allemagne, comme est dit, faites, et au mépris
des répréhensions, emprisonnements, et
corrections à lui tant ailleurs qu’ici faites.
Comme plus amplement et au long est contenu en son Procès."
Sentence.
"Nous Syndiques, Juges des Causes
criminelles et de cette Citée, ayant voulu le
procès fait et formé par devant Nous,
à l’instance de notre Lieutenant ès
dites Causes instant, contre Toi Michel
Servet de Villeneuve au Royaume d’Aragon en
Espagne, par lequel et ses volontaires confessions en
nos mains faites, et par plusieurs fois
réitérées, Et les livres devant nous
produits, Nous conste et appert Toi Servet,
avoir dès longtemps mis en avant doctrine fausse et
pleinement hérétique, celle mettant
arrière toutes remontrances et corrections, avoir
d’une malicieuse et perverse obstination,
persévéramment semée et
divulguée jusqu’à
l’impression des livres publics, contre Dieu le
Père, le Fils et le Saint Esprit, bref contre les vrais
fondements de la Religion Chrétienne, et pour cela
taché de faire un schisme et de troubler l’Eglise
de Dieu, dont maintes âmes ont peut être
ruinées et perdues : chose horrible et
épouvantable, scandaleuse et infectante, et
n’avoir eu honte ni horreur de te dresser totalement contre
la Majesté divine et Sainte Trinité, ainsi avoir
mis peine, et t’être employé
obstinément à infecter le monde des tes
hérésies et puant poison
hérétique, cas et crime
d’hérésie grief et
détestable, et méritant grief punition
corporelle. A ces Causes, et autre justes à ce Nous
mouvantes, désirants de purger l’Eglise de Dieu de
tel infection, et retrancher d’elle tel membre pourri, ayant
eu bonne participation de Conseil avec nos Citoyens, et ayant
invoqué le nom de Dieu, pour faire droit jugement, seans
pour Tribunal au lieu de nos Majeurs, ayant Dieu et ses Saintes
Ecritures devant nos yeux, disant, au nom du Père, du Fils
et du Saint Esprit, par cette Notre définitive Sentence,
laquelle donnons ici par écrit, Toi Michel
Servet condamnons à devoir être
lié, et mené au lieu de Champel, et là
devoir être à un pilotis attaché, et
brûlé tout vif avec ton livre, tant
écrit de ta main qu’imprimé,
jusqu’à ce que ton corps soit réduit en
cendres, et ainsi finira tes jours, pour donner exemple aux autres, qui
tel cas voudraient commettre. Et à vous notre Lieutenant,
commandons notre présent Sentence faites mettre en
exécution."
Comme l’on pourrait me reprocher
d’avoir omis ce qui peut contribuer à la
justification de Servet,
j’inférerai ici la remarque d’un
Ecrivain Moderne qui a joint des Notes très curieuses la Nouvelle Edition de
l’Histoire de Genève, (In 4°. 2. vol.
1730,) par M. Spon.
[Si l’on juge, dit
l’auteur des Notes, des sentiments de Servet
: (Vol. p. 294,) par les réponses qu’il fit aux
questions qui lui firent proposées, ils
n’étaient pas si détestables que M.
Spon les représente. Il paraît par les Actes de
son Procès que sur la demande qui lui fut faite,
s’il n’était pas vrai qu’il
avait publié dans ses livres, que de croire qu’en
une seule essence de Dieu il y eut trois personnes distinctes, le
Père, le Fils, et le Saint Esprit,
c’était se former des Fantômes
ridicules, et faire un Dieu partagé en trois, semblable
à un Cerbère, le chien infernal à
trois têtes, que les Poètes Païens
avaient imaginé ? Il répondit, qu’il
avait écrit un livre de la Trinité, suivant les
principes et les idées des plus anciens Docteurs de
l’Eglise, qui avaient vécu
immédiatement après Jésus Christ et
ses Apôtres, et qu’il croyait qu’il y
avait trois personnes en Dieu, mais qu’il entendait ce mot de
Personne d’une manière différente des
Modernes : niant, au reste, qu’il eut comparé la
Trinité à un Cerbère. Etant
interrogé sur ce qu’il pensait de la nature de
Notre Seigneur Jésus Christ était
éternelle, qu’il était fortement
persuadé que Jésus Christ était le
Fils de Dieu, engendré de toute
éternité du Père, et conçut
par l’Esprit Saint dans le sein de la Vierge Marie, que la
Divinité de Jésus Christ fut
communiquée à son Humanité, dans le
temps de sa Conception, qu’ainsi sa chair est participante de
la Divinité, mais que la matière de la chair
était venue de la Vierge Marie. Qu’il ne
condamnait point, comme on le lui attribuait, le sentiment de ceux qui
mettaient quelque distinction de priorité dans
l’Essence de Dieu, qu’il reconnaissait une
différence de Personnes, mais qu’il rejetait
seulement la pensé de ceux qui voulaient qu’il y
eut une distinction réelle dans la Divinité.
Qu’il n’était point non plus dans la
pensée où on le faisait être, que
Jésus Christ était Fils de Dieu, parce
qu’il était composé de trois
éléments, de la substance du Père,
savoir, le feu, l’air, et l’eau, puisqu
’il n’avait jamais cru que ces trois choses se
trouvaient en Dieu, sinon, autant que Dieu en avait
l’idée, comme de toutes les autres choses
qu’il avait créées.
On attribuait à Servet de faire l’âme de l’homme mortelle, que l’on ne commettait point de péché mortel jusqu’à ce temps-là, l’on n’avait pas besoin de rédemption, enfin, que le Baptême des petits enfants était une invention Diabolique. A quoi il répondit : qu’il n’avait jamais pensé, ni fait connaître qu’il crut, que l’âme de l’homme fut mortelle, mais qu’il avait simplement dit, qu’elle était revêtue et comme habillée d’éléments corruptibles. Qu’il ne croyait point que l’âme de l’homme ni les différents êtres qui font au monde, fussent des portions de la Divinité, mais que Dieu étant infini et tout puissant, son essence était par tout, et soutenait toutes choses, et qu’il ne concevait point que l’âme de l’homme et les autres choses fussent en Dieu, sinon par leurs idées, que les petits enfants naissaient avec le péché originel, mais qu’ils ne comprenaient le Mystère de leur rédemption, que quand ils étaient venus en âge, et q’il était dans la pensée, que pendant l’enfance, l’on ne commettait point de péché mortel, qu ’il croyait le Baptême inutile pendant ces temps là, que même il ne déguisait point de s’être expliqué, et d’avoir écrit là-dessus d’une manière extrêmement vive, mais que si l’on, pouvait lui faire voir qu’il s’était trompé, il était prêt à abandonner son opinion.)
M.
l’Abbé Mosheim, (cité dans la Nouvel.
Biblioth. de la Haye. T. xx. P. 253,) dans ses Institutiones
Historia Christianoe Recentioris, dit de même en
parlant de Servet, que
cet homme malheureux et digne d’un meilleur sort, avait
enseigné beaucoup de choses qui répugnent
à la Révélation, mais que ses
accusateurs trop emportés, lui en imputèrent
aussi beaucoup qu’il ne pouvait croire à moins
d’être fou, qu’il y eut même
quelques uns de ses sentiments, qui furent mal entendus, ou
malicieusement exagérés.
Il est certain, comme
je l’ai observé ci-dessus, que les ennemis de Servet firent
paraître beaucoup de mauvaise foi et
d’animosité contre lui. Mais il n’en est
pas moins vrai qu’on doit juger de ses sentiments
plutôt pas ses Ecrits, que par ses réponses
personnelles. Dans l’Interrogatoire, qu’il subit
à Vienne, il répandit des larmes feintes pour
tromper ses Juges. Qu’on examine ses réponses
concernant sa doctrine, on ne verra qu’un tissu de mensonges
et de contradictions. Quand on lui demanda, par exemple,
l’explication de ces paroles écrites de sa propre
main : Justificantour ergo parvuli fine Christsi fide,
prodigium, monstrum doemonum : il répondit
qu’il croyait fermement, que les petits enfants qui
recevaient le Baptême, étaient sauvée
sans Foi acquise, ayant néanmoins la Foi infuse
par le Saint Esprit. Le lendemain, il avoua qu’il
avait été autrefois dans cette opinion, que Parvuli
carnis non erant capaces doni Spiritûs, mais
qu’il avait abandonné ce sentiment depuis
longtemps, et qu’il voulait se ranger à
ce que l’Eglise tient. Il venait cependant
d’écrire contre le Baptême des enfants
dan son Christianismi Restitutio, et ses Juges en
avaient la preuve devant les yeux. Il en est de même de ses
erreurs monstrueuses sur la Trinité. Il protesta, en prenant
Dieu à témoin, qu’il ne croyait rien du
tout ce qu’il avait écrit à ce sujet
dans ses lettres à Calvin : que ce qu’il avait
avancé n’était que par
manière de disputation : qu’il avait seulement
fait usage des Arguments d’un nommé Servetus, pour
éprouver la capacité de Calvin, que ce Servetus
lui était entièrement inconnu,
qu’enfin, il n’avait jamais eu intention, de
dogmatiser, ni de soutenir la moindre chose qui fut contraire
à l’Eglise ou à la Religion
Chrétienne. Qui ne voit dans tout ceci la
duplicité d’un homme, qui ne cherche
qu’à tromper et à donner le change
à ses Juges ? L’Auteur des Notes sur M. Spon,
dit que Servet
nia d’avoir comparé la Trinité
à un Cerbère. Comment eut-il
l’assurance de le désavouer, puisque dans un de
ses lettres à Abel Pepin, Ministre de
Genève, on trouve ces paroles : pro uno Deo
habetis triplcems Cerberum. Cette lettre fut produite au
Procès, et Servet reconnut
qu’elle était de lui. Il niait donc les faits les
plus évidents.
Il n’est pas
nécessaire d’entrer dans un plus grand
détail, pour prouver que Servet
usait de dissimulation dans les réponses. A
l’égard de la disposition où il
paraissait être de se rétracter, si l’on
pouvait lui faire voir qu’il s’était
trompé, je doute qu’elle fut sincère.
Le système dont il s’était
malheureusement entêté il le soutenait avec une
opiniâtreté inconvenable. C’est la manie
de tous ceux qui s’érigent en
Réformateurs. On voit par sa lettre à Pepin,
écrite six ans avant son Procès qu’i
s’attendait tôt ou tard de souffrir la mort pour
ses sentiments.
Le 27 Octobre, la
Sentence rendue contre Servet lui fut
prononcée. Sa fermeté l’abandonna dans
cette occasion, s’il faut s’en rapporter
à Calvin, dont le témoignage est très
suspect. Tantôt, dit-il, il paraissait interdit et sans
mouvement, tantôt il poussait de grands soupirs,
tantôt il faisait des lamentations comme un fou, et criait
à la manière des espagnols, miséricorde,
miséricorde ! Une chose bien moins facile
à croire, est que Calvin ait protesté à Servet,
qui lui demanda pardon deux heures avant sa mort, qu’il
n’avait jamais pensé à se venger des
injures qu’il lui avait dites. Calvin
(Traité Théologique de Calvin. P. 817,)
lui-même nous apprend cette particularité, sans
nous dire qu’elle impression un compliment si mal
placé put faire sur Servet, triste victime de la
jalousie et l’humeur vindicative de ce Réformateur.
Guillaume
Farel, Ministre de Neufchâtel, se trouvait
à Genève le jour de
l’exécution de Servet,
et l’accompagna au supplice. On a écrit que Calvin
était à une fenêtre, et qu’il
sourit, quand il vit passer cet infortuné
Médecin. M. de la Roche paraît persuadé
que c’est là une calomnie exécrable.
Peut-être a-t-il voulu ménager Calvin dans cette
occasion : car partout ailleurs, il en fait un portrait qui
n’est nullement pour le flatter. Quoiqu’il en soit,
Servet expia au milieu des flammes, sans avoir prononcé une
seule parole, quand on le conduisit au supplice, ni donné
aucune marque de repentir.
*Vous pouvez retrouver
le supplice de Servet suite à son condamnation
prononcée sur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k91623c/f53.table (pages
49 à 52.)
Cette
exécution fit beaucoup de bruit dans le monde, et donna lieu
à des jugements très opposés. Bien des
gens approuvèrent qu’on eut exterminé
un impie et un blasphémateur tel que Servet des Protestants
modérés soutinrent au contraire que
c’était une cruauté de punir de mort
pour des opinions, qui n’étaient au fond
qu’un mélange de Judaïsme et
d’Anabaptisme. On aurait agi, selon eux, d’une
manière plus conforme à
l’humanité et au Christianisme, si l’on
eut attendu le repentir de Servet. Ce fut pour
répondre aux plaintes de ces derniers, et en même
temps pour justifier sa conduite, que Calvin publia un ouvra,
où il prouvait qu’on doit faire mourir les
Hérétiques. Son livre parut au commencement de
1544. Sous ce Titre : Fidelis Expositio errorum Refutatio :
ubi docteur jure gladii coercendos esse Hereticos.
Lelio Socin et Castellion
écrivirent contre Calvin, et furent
réfutés à leur tour par
Théodore de Bèze, dans son Traité De
Hereticis à Magistratu puniendis. Ainsi les deux
colonnes du parti P. Réformé
autorisèrent la punition des
Hérétiques, dans le temps même que les
Protestants faisaient retentir toute l’Europe de leurs
lamentations, au sujet des peines rigoureuses qu’on
décernait alors contre eux en France.
Nos controversistes du
dernier siècle furent bien de se prévaloir du
supplice de Servet, et du Traité de Hoereticis Puniendis.
Car dès que les Calvinistes se plaignirent qu’on
les traitait trop durement, on leur alléguait le droit que
Calvin et Bèze ont reconnu dans les Magistrats.
Jusqu’ici, dit Bayle, (Diet. Crit. Art.
Bèze. Rem. F,) on n’a vu personne qui est
échoué pitoyablement à cette Objection
ad hominem. Mais comme la récrimination ne prouve rien,
sinon qu’on s’est jeté de part et
d’autre dans des excès blâmables, nos
Théologiens ont établi sur des fondements solides
l’exercice de la puissance du glaive dans les
matières de la Religion et de la conscience.
L’erreur qui dogmatise publiquement doit être
réprimée, et on ne connaît parmi les
Chrétiens que les Sociniens, et les Anabaptistes qui
s’opposent à cette doctrine. Le droit est certain,
dit M. Bossuet,
mais la modération n’en est pas moins
nécessaire.
didier
Le Roux